samedi 17 décembre 2011

La fin de la solitude

[Chronique de l'Émission La Sphère du 17 décembre à la première chaine de Radio-Canada]

Une étude sur l’utilisation des textos par les américains parue en octobre 2011 révèle qu’un jeune adulte typique entre 18 et 24 ans échange en moyenne 109,5 messages par jour. C’est plus de 3200 textos par mois. Je n’ai pas cru le chiffre sur le coup, j’ai dû le revérifier plusieurs fois pour me rendre à l’évidence que cela était peut-être vrai. Cela représente un message toutes les 10 minutes éveillées, tout le temps donc : pendant les repas, pendant les cours, le matin, le soir, etc.

J’ai mis ce chiffre en relation avec des personnes que je suis sur Twitter, certains de ces utilisateurs ont twitté entre 30k et 40k fois. Je trouve le chiffre astronomique alors j’ai calculé. S’ils sont sur Twitter depuis début 2008, ce qui en fait des early adopters, ça fait un tweet toutes les 52 minutes, sans compter les heures de sommeil...

On peut en tirer quelques conclusions :
— Ces gens ne sont jamais seuls et ne font jamais l’expérience de médiums comme la lecture d’un livre, c’est presque impossible. Demande trop de concentration, un certain retrait du monde.
— C’est la fin de la solitude, notre société, nous, ne voulons plus être seul et de facto nous ne le sommes jamais.
— Plus largement, notre société ne valorise plus la solitude comme elle le faisait au auparavant. La solitude ne désigne pas ici la réalité physique de l’isolement, mais une valeur. Autrefois, la solitude a été une valeur et ne l’est plus.


La fin de la solitude

C’est le critique littéraire américain William Deresiewicz, ancien professeur à Yale qui explique la valeur traditionnellement attachée à la solitude. Dans un article intitulé The End of Solitude , il explique que cette notion était autrefois une valeur positive qui était au fondement du raisonnement intellectuel et de la culture occidentale. Il l’explique en plusieurs points :

• La solitude est la propension à l’introspection, depuis l’antiquité, un examen de soi que les Grecs anciens plaçaient au centre de la vie spirituelle, de la sagesse, de l’éthique.
• Le fait d’être seul était la dimension essentielle de l’expérience religieuse. À travers la solitude d’un petit nombre d’individus qui priaient, la collectivité renouvelait sa relation avec le divin.
• Cette pratique a été encouragée à la réforme, notamment à travers la lecture qui devenait accessible au plus grand nombre grâce à l’invention de l’imprimerie. Luther commence la réforme avec cette phrase : tout homme est pape une bible à la main. La foi seule, rien en ce monde ne peut me donner une idée de l’au-delà mis à part la lecture directe de la Bible. La lecture et l’auto-examen, dans ce contexte, deviennent des moyens d’atteindre Dieu. En effet, la lecture solitaire suivie suppose une certaine ascèse, un retrait du monde dans la solitude.
• Le courant humaniste de la renaissance va lui aussi reprendre cette idée à son compte en faisant de la lecture la rencontre d’un second soi dans le silence de la solitude mentale.
• Pendant le romantisme encore, la solitude est un moyen de sortir de la société industrielle, artificielle qui est en train de naître et de retrouver le contact avec la nature, et la vie. Un contact qui passe par l’introspection et la découverte en soi du lien qui nous lie à la nature.
• Fin XIXe : la solitude devient le moyen de découverte du soi parceque’elle permet un voyage intérieur :
— analyse freudienne
— moi éclaté chez Nietzsche
— le roman du moi chez Dostoïevski, Joyce et Proust.


La solitude à la source du moi


Tout au long de l’histoire occidentale on voit que la solitude est une propension à l’introspection, elle rend possible une parole intérieure, un dialogue vivant au sein duquel nous nous éprouvons sans médiation, et où nous formons notre identité profonde.
La solitude permet d’explorer et par la même de solidifier l’intégrité de son moi, mais aussi de ce qui en sort : pour les humanistes, il n’y a pas de réelle création, de grandes œuvres artistiques, philosophiques, scientifiques sans solitude.


Les technologies contre la solitude

Après l’imprimerie, les technologies développées à la fin du XIXe siècle comme le télégramme puis le téléphone ont créé un sentiment de proximité puis développé progressivement un idéal de communication.

Depuis une quinzaine d’années, avec l’invention d’internet, le cellulaire et le développement des réseaux sociaux, le temps semble s’être accéléré :
Rappelez-vous, il y a 15 ans, on s’envoyait des emails presque au même rythme que des courriers. Aujourd’hui on s’envoie 50 textos par jour, on poste des dizaines de commentaires sur Facebook et on entretien des discussions publiques-privées sur Twitter…

Nous sommes pris dans un courant continu de médiation, connecté aux autres en permanence. On a l’impression que notre société nous défend d’être seuls et nous condamne à communiquer en nous persuadant que l’absence de communication provoque une « solitude » insupportable. Notre société vit sur un besoin de connectivité.

Nous avons perdu :
— le désir d’être seul
— la propension à la lecture suivie. Lire à présent ne signifie plus se recueillir sur un texte, mais en changer constamment, sauter sur des hyperliens et en parler sur Twitter avant d’en avoir fini la lecture. Nous ne sommes plus dans l’introspection, mais dans la réaction. Il faut réagir et vite.

En fuyant la solitude, on fuit la propension à l’introspection, à l’examen de soi, à la vie spirituelle, à la capacité de se définir, de se constituer un moi fort. On perd le sens de sa propre profondeur. Nous perdons la capacité de rester tranquilles, notre aptitude à l’oisiveté. Et si ce besoin d’être tant connecté ne cachait pas en soi grande peur de l’isolement, mais aussi et surtout une immense « solitude communicante »?

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Moi je t'assure que malgré toute la technologie, la solitude existe toujours! ...y a rien de pire que la solitude forcée! ..et ce n'est pas commenter sur facebook qui nous en libère vraiment..enfin pas du tout! ; )