jeudi 6 octobre 2011

Les trois dimensions du parc Lahaie

Il est impossible, aujourd’hui, de parler du Mile-End sans provoquer de roulement d’yeux et de bâillements exagérés, non sans justification, d’ailleurs. La presse qu’obtient le quartier depuis quelques années est unidimensionnelle, ennuyante et prévisible, limitée à la liste de ses restaurants et de ses bars branchés, de ses friperies et de ses cafés, comme en témoignent justement les deux articles parus récemment dans Le Monde et dans le Globe and Mail. Les pages « art de vivre » des quotidiens ont trouvé dans le Mile-End une vache-à-lait. Je ne m’étonne donc plus des réactions que j’obtiens quand je raconte aux gens que le Travail Dirigé que j’ai soumis à la fin de mon programme de maîtrise à l’Institut d’Urbanisme de Montréal portait entre autres choses sur le territoire du Mile-End.


N’en déplaise à ses détracteurs, la fascination que suscite le quartier n’est pas injustifiée, puisqu’il s’agit de l’un des lieux qui fut le plus déterminant pour le développement économique de la métropole au tournant du XXe siècle. Il n’est pas question ici de cours d’histoire, sauf qu’il vaut la peine de rappeler qu’au moment de l’annexer à Montréal en 1909, la ville de Saint-Louis-du-Mile-End était la troisième plus importante au Québec, avec environ 37 000 habitants (en 1890, la population du secteur n'était que de 3000 habitants) et que son quartier industriel était l’un des plus importants de la région montréalaise, employant environ 7000 personnes.


Les historiens et les urbanistes qui se sont penchés sur la question s’entendent généralement sur la combinaison de quatre facteurs responsables de la transition rapide du territoire du Mile-End de petit village rural à pôle économique important entre 1850 et 1910 : la présence de carrières de calcaire dans la région (principalement là où se trouve aujourd’hui le parc Sir-Wilfrid-Laurier); la création d’une mission dans le secteur par Mgr Bourget pour desservir la population du village qui ne se déplaçait plus pour assister aux services en ville(puis la fragmentation de la paroisse Notre-Dame de Montréal); l’inauguration de la gare du Mile-End en 1876; et la création de l’exposition agricole et industrielle à compter de 1878 au pied du Mont-Royal.


En arrivant au pouvoir en 2009, l’administration actuelle du Plateau-Mont-Royal s’est mise au travail pour améliorer l’offre en matière d’espaces verts sur le territoire de l’arrondissement en s’engageant à rénover certains d’entre eux. C’est le cas du parc Lahaie, situé à l’intersection du boulevard Saint-Laurent et de l’avenue Laurier. Dès le printemps 2010, la mairie de l’arrondissement publiait un communiqué de presse qui détaillait le projet de rénovation du parc, en interdisant notamment l’accès aux voitures sur la rue Saint-Dominique qui traverse le parc devant l’église Saint-Enfant-Jésus entre le boulevard Saint-Joseph et l’avenue Laurier. L’administration faisait état de ses plans en matière d’aménagement et de son intention de voir s’installer devant l’Église un marché public, projet auquel elle a depuis donné suite. Monsieur Ferrandez déclarait à l’époque : « Le parc Lahaie et l'église Saint-Enfant-Jésus, qui font partie du cœur historique du Mile-End, ont un immense potentiel. Ils sont des trésors négligés du Plateau que nous entendons redorer. »

Une illustration d'un aménagement qui ne tiendrait pas compte du contexte historique et spatial du parc Lahaie


Le projet semble toutefois avoir perdu son momentum depuis quelque temps, et c’est tant mieux, parce qu’il gagnerait à être bonifié et étendu à un territoire plus vaste que celui seul du parc. En n’agissant que sur le parc, l’administration du Plateau se priverait de l’occasion de donner au projet une véritable profondeur, puisque le parc Lahaie n’est pas seulement le cœur historique du Mile-End que parce qu’il jouxte l’Église qui est à l’origine de sa fondation. Il s’agit également d’un lieu qui fait le lien entre les trois pouvoirs fondateurs de toute ville occidentale, soit les pouvoirs religieux, économique et politique.


C’est autour du parc Lahaie que l’on retrouve non seulement l’église Saint-Enfant-Jésus, symbole du premier pouvoir religieux du quartier, mais également l’ancien hôtel de ville de Saint-Louis-du-Mile-End, au coin nord-ouest de l’intersection du boulevard Saint-Laurent et de l’avenue Laurier, qui à l’époque de sa construction en 1905, abritait également la caserne de pompiers, le poste de police, la cour municipale, le bureau de poste et la prison municipale. De l’autre côté de la rue, au coin sud-ouest de la même intersection, se trouve l’ancienne Merchant’s Bank of Canada, établie en 1899. Bien qu’elle ne soit aujourd’hui qu’une succursale comme une autre de la Banque de Montréal, il s’agit de la première banque à s’installer dans le secteur à l’époque.


Or, la coïncidence n’est pas fortuite et si l’on désirait réellement célébrer la fondation d’un quartier important de Montréal et exploiter le potentiel d’un des trésors négligés du Plateau, pour reprendre l’expression du maire, on pourrait le faire en soulignant l’importance des trois pouvoirs fondateurs du quartier dans une rénovation et une mise en valeur du parc Lahaie qui tiendrait compte de cette particularité.

2 commentaires:

Luc Ferrandez a dit…

Est-ce que vous avez une idée de la façon de produire cette mise en valeur et en relation des trois institutions ?
On a un peu de temps pour réfléchir parce que nous sommes bloqués dans le développement du parc par un titre de propriété de la rue St-Dominique qui n'est pas clair et par la longue liste d'attente pour les projets d'enfouissement de fils - qui doit précéder la mise en valeur du parc.

Alexandre Paré a dit…

Je ne prétend pas que ça serait simple et l'inclusion de nouveaux partenaires (BMO, notamment) dans le projet présenterait de nouveaux avantages et ouvrirait de nouvelles opportunités, mais ça compliquerait aussi le processus... Il faudra aussi réfléchir èa la mise en valeur d'un tel ensemble si désaxé et on doit voir cette mise en valeur sous plusieurs angles, pas seulement du point de vue de l'aménagement.
C'est une réflexion que j'ai entamée il y a quelque temps déjà. L'occasion aurait été belle en 2009 d'arrimer le dévoilement d'un parc rénové selon ces principes au centenaire de l'annexion du quartier à la ville, mais ce genre de planification aurait dû se faire il y a fort longtemps...
Tant mieux si on a du temps devant nous et qu'on arrive à garder en tête qu'il y a là la coïncidence des pouvoirs fondateurs du lieu.