mercredi 19 octobre 2011

La Place des Peuples

Le mouvement « Occupons Montréal » qui s’est installé au square Victoria, dans le Quartier International - en plein cœur du district financier montréalais, donc - s’inscrit dans la vague d’occupations qui est déferlée sur la planète samedi dernier. Inspirés des « Indignés » espagnols qui au printemps s’étaient installés dans une soixantaine de villes, puis motivés par l’appel de Kalle Lasn, co-fondateur d’Adbusters, des new yorkais ont envahi le parc Zuccotti (autrefois Liberty Plaza) le 17 septembre dernier.


Ignorée par les médias à ses débuts, l’occupation new yorkaise a finalement fait les manchettes lorsque des altercations ont explosé entre des policiers et des manifestants. Dès lors, les reporters rapportèrent d’abord et avant tout le manque de clarté du message des occupants. Il apparaît cependant évident aujourd’hui que la pertinence de l’occupation ne réside pas tant dans la précision de ses revendications que dans son existence elle-même. Détournant le dicton, de jeunes occupants ont d’ailleurs inscrit au ruban adhésif « Les paroles s’envolent, les gestes restent » sur le socle de la statue de la reine Victoria en fin d’après-midi lundi.

Paradoxalement, certains commentateurs ont relevé le fait que le mouvement émet pourtant des messages nettement plus clairs que ceux qu’émettaient nos parents à la fin des années soixante. Demander que les riches paient plus d’impôts ou que les banques soient tenues responsable de la débâcle de l’économie mondiale semble effectivement plus clair que de vaguement demander la paix sur Terre ou un monde plus juste. Le message, magnifié par l’ampleur du mouvement, se clarifie tellement que certains dirigeants importants appuient maintenant les occupants en reconnaissant la légitimité de leur colère.

Le Devoir rapportait lundi la déclaration de Ban Ki-moon, secrétaire général de l’ONU : « Depuis l'aube du printemps arabe, les jeunes du monde entier ont pris les rues, exigeant davantage de possibilités de participer à la vie économique et politique. Laissez-nous les écouter, de peur que les prochaines décennies ne soient marquées par une instabilité et une aliénation qui sapent nos perspectives de paix, de sécurité et de prospérité pour tous. » Dans ce contexte, ceux qui continuent à rejeter le mouvement sous prétexte qu’il semble désorganisé ou qu’il est mené par des personnages marginaux ne parviennent qu’à faire la démonstration de leur mauvaise foi.


L’apathie populaire qui se nourrissait de cynisme devant des problèmes économiques et politiques apparemment insurmontables n’est plus, et des gens, poussés à bout, ont enfin décidé d’agir, d’une manière ou d’une autre, peu importent les moyens ou les raisons. Dans un éditorial paru lundi dans le Toronto Star, Chantal Hébert reprochait aux jeunes, non sans raisons d’ailleurs, de ne pas se manifester lorsque vient le temps de voter et leur lançait : « Want real change ? Hit the ballot box instead of the streets », soutenant qu’au Canada, les conservateurs ont pris le pouvoir en parvenant à mobiliser leur électorat et en profitant de la paresse de celui de leurs opposants. Sans avoir entièrement tort, Mme Hébert passe cependant sous silence le fait que ce n’est pas en milieu urbain que les conservateurs ont gagné leurs élections. Or, les mouvements d’occupation, eux, sont manifestement des mouvements urbains. L’idée ici n’est pas d’exacerber la dichotomie « urbain-rural », bien au contraire, mais de souligner que l’exercice électoral lui-même contribue depuis longtemps au cynisme généralisé. Voter pour le changement dans une circonscription de convertis n’ajoute pas de poids à sa démarche. Mme Hébert aurait dû dire : « Want change ? Hit the ballot box as well as the streets ».

D’un point de vue urbanistique et sociologique, le mouvement d’occupation, à New York comme à Montréal, est significatif. La technologie qui a rendu possible son déploiement est également celle à qui l’on reproche d’avoir rendu l’espace public obsolète en le numérisant. Les débats de société, depuis l’avènement du net 2.0, n’avaient plus lieu que dans les sections « commentaires » des blogs et des journaux en ligne, disait-on. Le retour à la ville s’effectue virtuellement bien davantage que réellement, parce que si l’exode vers la banlieue continue, après tout les entreprises de l’économie informationnelle (ou créative, c’est selon) à laquelle tentent de s’arrimer les grandes villes du monde, s’installent effectivement en milieu urbain.


Il était naturel pour les occupants montréalais de s’installer au square Victoria parce qu’il s’agit bel et bien du centre financier de la ville. On y retrouve la tour de la bourse, le centre de commerce mondial, la caisse de dépôt et placement du Québec non loin, le siège social de la firme Raymond Chabot Grant Thornton de même que celui du mal-aimé Quebecor. Sauf qu’il s’agit également d’un square, une place publique dont la forme inspirait autrefois les échanges et les débats, aujourd’hui généralement investie par les travailleurs sur leur heure de dîner, puis désertée le soir ou fréquentée que par les sans-abris la nuit venue.

Or, l’utilisation du square lui donne une nouvelle vie, à laquelle il n’avait que très peu goûté depuis sa rénovation en 2003. Occupé, le square est maintenant le théâtre de débats d’idées, le point focal d’un événement d’une envergure ahurissante. Le square, à l’époque du débat virtuel, a repris son rôle de forum. Et afin qu’il leur appartienne réellement, les occupants l’on renommé « Place des Peuples », donnant enfin un sens à l’expression « se réapproprier l’espace public », galvaudée depuis longtemps par les promoteurs et les politiciens qui l’utilisent à toutes les sauces et en toutes circonstances. L’appellation, pour des raisons toponymiques évidentes, ne tiendra plus après l’occupation, mais qu’importe, puisque ceux qui y ont élu domicile l’on fait avec la force d’un geste : celui d’offrir l’espace qu’ils ont libéré symboliquement à tous ceux qui voudront participer au mouvement ou aux débats. À cet égard, le maire et tous les montréalais devraient se réjouir. La ville vit parce que son cœur, l’espace public, bat.

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