dimanche 5 juin 2011

La concertation improvisée


Les mesures d’apaisement de la circulation qui ont vu le jour le 14 mai dernier dans l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal ont été accueillies de façon mitigée. C’est le moins que l’on puisse dire. Destinées à débarrasser une partie de l’arrondissement de la circulation transitoire qui l’envahit tous les jours, ces mesures avaient pour objectif principal d’envoyer vers des artères à grand débit les automobilistes qui ont pris l’habitude, depuis fort longtemps, d’emprunter les petites rues résidentielles du Plateau pour se rendre au centre-ville le matin et pour en revenir en fin de journée.

L’emplacement géographique du Plateau fait qu’il est pratiquement impossible de ne pas le traverser pour les gens qui vivent au nord de celui-ci et qui désirent ou doivent se rendre dans le quartier des affaires. Le Mont Royal, qui constitue un obstacle important du paysage montréalais, doit absolument être contourné. Cela implique que les déplacements du nord vers le sud et du sud vers le nord sont inévitablement interrompus entre le chemin de la Côte-des-neiges et l’avenue du Parc, séparés par une distance qui varie entre environ un kilomètre et demi et trois kilomètres. À l’est du Mont Royal, donc, le nombre de voies qui permettent ces déplacements de façon ininterrompue et rapide est limité. Ainsi, en tenant compte d’un point de repère commun, l’autoroute métropolitaine, et à l’intérieur des limites est et ouest de l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal, on ne compte que cinq de ces voies, soit le boulevard Saint-Laurent et la rue Saint-Urbain (trajets combinés), la rue Saint-Denis, l’avenue Papineau, l’avenue de Lorimier et la rue d’Iberville. Ajoutons à cela l’avenue du Parc, dont le parcours est interrompu à compter de la rue Jean-Talon, et l’avenue Christophe-Colomb, qui permet de descendre à partir du boulevard Gouin avant de voir son trajet interrompu à la hauteur du parc Sir-Wilfrid-Laurier.
C’est ici que les choses se corsent, parce que, de tous les trajets mentionnés plus haut, celui de l’avenue Christophe-Colomb est probablement le seul à se transformer drastiquement. La voie à grand débit qui devrait porter l’appellation de boulevard au nord de la rue Saint-Grégoire, à l’endroit où elle s’interrompt pour faire place au parc, devient réellement une avenue au sud de l’avenue Laurier. C’est en contournant le parc en empruntant la rue de Mentana puis l’avenue Laurier pour reprendre leur chemin sur l’avenue Christophe-Colomb que les automobilistes ont exercé pendant longtemps une pression importante sur la qualité de vie de ses résidants. La situation a été documentée et commentée depuis longtemps par un grand nombre de spécialistes de l’aménagement, de résidants du quartier et de décideurs dans le passé, si bien que l’on la décrivait comme une situation problématique dans le plan d’urbanisme de la ville en 1992 et dans les plans de transports des années subséquentes.

L’avenue Laurier, sur laquelle on pouvait circuler vers l’est comme vers l’ouest entre la rue de Mentana et le chemin de la Côte-Sainte-Catherine, a été transformée en sens unique vers l’est à partir du boulevard Saint-Laurent, essentiellement pour rendre les abords de l’école et du métro Laurier plus sécuritaires. Enfin, le changement de direction des rues Resther et Bibaud aura été fait avec la même idée en tête, en évitant que les automobilistes venant du nord ne soient tentés d’emprunter ces rues pour descendre la rue Berri.

Même si ces mesures étaient toutes inscrites au programme de Projet Montréal lorsque le parti a pris le pouvoir de l’arrondissement aux dernières élections, il y a lieu de se demander si les élus n’ont pas précipité leur démarche et s’ils disposaient de toutes les données et scénarios possibles pour planifier adéquatement leur opération. Ainsi, le maire Ferrandez l’avoue lui-même, il aurait été préférable d’agir en amont du problème, probablement à la hauteur du boulevard Rosemont, à un endroit où il lui est impossible de le faire. Et si l’objectif principal de la démarche était de rabattre la circulation de l’avenue Christophe-Colomb sur l’avenue Papineau, il eût été souhaitable de rabattre celle de la rue Saint-Hubert sur la rue Saint-Denis. Or, le changement de direction de l’avenue Laurier force plutôt les automobilistes qui empruntent la rue Saint-Hubert à prendre la direction de l’avenue Papineau.

Les nouveaux problèmes de circulation sont donc ressentis aux abords du parc Sir-Wilfrid-Laurier, où les intersections des rues de La Roche et Brébeuf sont saturées, entre autres parce qu’à cet endroit, les nouvelles bandes cyclables installées de part et d’autre de la chaussé ont eu pour effet d’enlever une voie de circulation. Enfin, puisqu’ils ne peuvent plus descendre l’avenue Christophe-Colomb, les automobilistes qui refusent de se rendre jusqu’à l’avenue Papineau empruntent la rue Chambord, qui est maintenant la seule, avec la rue Fabre, à descendre vers le sud entre la rue de Mentana et l’avenue Papineau.

Le maire laisse planer l’idée, sans toutefois ne la nommer, depuis quelque temps, que l’on puisse décider d’inverser la circulation sur la rue Chambord pour rendre leur paix à ses résidants. Faudrait-il également, dans ce cas, inverser la circulation sur la rue Fabre pour éviter à ses habitants les tourments que connaissent aujourd’hui les Chambordiens (ou sont-ce plutôt des Chambordois)? On finirait par trouver le moyen de comparer le Plateau à Hampstead ou à Ville-Mont-Royal. La grille orthogonale, qui, après tout, caractérise Montréal, n’a pas seulement été inventée dans le but de favoriser la fluidité en milieu urbain, mais surtout parce qu’elle rend cohérente et compréhensible l’organisation spatiale de la ville.

L’objectif de l’administration Ferrandez est certainement vertueux, puisqu’il vise à réduire la circulation transitoire de manière à améliorer la qualité de vie de ses concitoyens. Sauf que l’application des mesures visant à atteindre cet objectif s’est faite dans la controverse et a suscité l’ire d’une grande partie des habitants du Plateau, certains se plaignant des nouveaux embouteillages démesurés, d’autres des détours obligés pour sortir et entrer dans leur quartier ou encore de la tranquillité compromise aux abords du parc Sir-Wilfrid-Laurier.

Devant cette controverse, une rencontre citoyenne fut organisée le mardi 31 mai dernier à l’église Saint-Stanislas-de-Kostka. Puisque la rencontre fut convoquée à la demande des citoyens du quartier, l’administration décida de confier l’organisation de l’événement à La Maison d’Aurore, un organisme citoyen dont la mission principale est d’« accueillir, rassembler et accompagner les personnes du Plateau Mont-Royal afin d’améliorer leurs conditions de vie et leur milieu. » Et c’est là la plus grande erreur de l’administration du Plateau-Mont-Royal.

Un tel exercice de concertation aurait dû être encadré par un organisme comme Convercité, par exemple, qui se spécialise dans ce domaine et qui a l’habitude de modérer des rencontres parfois houleuses où les opinions campées se heurtent. Le déroulement d’une telle rencontre se fait généralement selon les mêmes règles que celles qui sont appliquées lors d’un conseil d’arrondissement. Le maire, après avoir présenté l’état de la situation et son plan d’action, durant le premier demi-heure de l’événement, aurait dû être en mesure de répondre aux questions des citoyens et d’établir un dialogue avec eux. Cela n’a malheureusement pas été le cas puisque au bout du premier bloc de trois questions, quand est venu le temps de répondre, plusieurs personnes se sont levées et ont hué, demandant à ce qu’on laisse parler les citoyens, soutenant que le maire avait déjà eu la chance de s’exprimer.

C’est pour cela qu’un modérateur chevronné aurait été nécessaire, de sorte qu’il eut alors été possible d’établir un dialogue entre l’administration et les citoyens mécontents. Au lieu de cela, chaque nouvelle intervention à laquelle ne pouvait répondre le maire envenimait davantage l’atmosphère, et le débat s’est engagé sur des voies sur lesquelles il n’aurait jamais dû s’engager, donnant lieu à des affirmations réductrices et parfois carrément haineuses à l’endroit des usagers de la route, toutes allégeances confondues.

L’administration du Plateau-Mont-Royal sait organiser des rencontres citoyennes de manière à ce qu’elles soient constructives et respectueuses. Le forum citoyen sur les priorités budgétaires, organisé moins d’une semaine avant cette rencontre, le prouve. L’exercice qui aurait pu déraper lui aussi, notamment en abordant le déneigement ou les stationnements payants, s’est déroulé dans l’ordre et de façon respectueuse, justement parce qu’il était bien encadré et modéré.

En demandant à un organisme qui n’a ni l’expertise ni l’expérience nécessaire pour mener un exercice de concertation sur un sujet aussi délicat, l’administration s’est mise dans une position extrêmement difficile parce qu’elle a permis que la rencontre qui dût jeter les bases d’un dialogue constructif et apaisant soit transformé en période de défoulement collectif pour une grande partie des citoyens du quartier. En fin de compte, l’administration Ferrandez a, une fois de plus, démontré qu’il ne s’agit pas de miser sur la noblesse de ses intentions et la vertu de ses idées, encore faut-il se donner les moyens de les communiquer de façon intelligible dans un climat qui fait valoir clairement que l’on est réceptif aux idées de ses opposants.

2 commentaires:

Fred a dit…

Bel article!

Pertinent, juste, fluide... Good job!

Bernard a dit…

Bien dit, avec un point très logique.