mardi 3 mai 2011

Quand Westmount et Hochelaga votent ensemble...


Les quarante-et-unièmes élections générales canadiennes n'auraient pas dû être aussi rocambolesques. Le 26 mars dernier, au moment de la dissolution de la chambre des communes par le Gouverneur Général David Johnston, personne ne s'attendait à ce que 35 jours plus tard, deux chefs de partis doivent remettre leur démission et qu'un tiers parti prenne la tête de l'opposition en emportant la majorité des sièges au Québec. La douche froide qu'a constituée l'annonce d'un gouvernement majoritaire conservateur tard lundi soir dernier s'accompagne cependant de leçons importantes qui appellent à de profondes remises en question, tant au Québec que dans le Rest of Canada.

D'une part, le taux de participation aux élections générales est en chute libre depuis environ dix ans (bien qu'il ait connu un soubresaut lors des élections de 2006). Ainsi, même s'il s'agissait d'élections qui avaient été lancées sur fond de scandales, malgré le fait que la campagne électorale s'était transporté dans l'univers des médias sociaux, il semblerait que l'absence d'enjeux spectaculaires et la redondance de l'exercice aient eu raison de l'enthousiasme de l'électorat. La tenue d'une quatrième élection générale en moins de dix ans aura probablement servi la cause des conservateurs en fatiguant l'électorat et en lui donnant l'envie d'asseoir un gouvernement stable pour les quatre années à venir. Ce sont 57,6% des Canadiens inscrits à la liste électorale qui se sont rendu aux urnes lundi, selon La Presse du 3 mai 2011 (59,3% au Québec), soit 1% de moins qu'il y a trois ans (2,4% au Québec), environ 3% de moins qu'il y a sept ans et 12% de moins qu'il y a 18 ans. Les opposants du parti conservateur auraient évidemment souhaité qu'il en soit autrement et que les Canadiens, surtout les jeunes, se mobilisent de manière à l'empêcher d'obtenir une majorité.


Dans Le Devoir du 4 avril dernier, Chantal Hébert écrivait: "Si les jeunes électeurs votaient avec la même assiduité que la tranche la plus âgée de l'électorat, leur participation pourrait changer la teneur même du discours politique au Canada et, pour le même prix, le rapport de force entre les diverses formations fédérales." Du même souffle, la chroniqueuse politique rappelait que Barack Obama n'aurait probablement pas pu accéder à la présidence s'il n'avait pas été en mesure de mobiliser le vote des jeunes. Les chefs des trois partis d'opposition ont toutefois semblé ignorer cette leçon et ont plutôt continué de faire campagne sur des sujets redondants qui laissent généralement les 18-30 ans indifférents (santé, régimes de retraite, taxes et impôts). Les réseaux responsables de l'organisation des débats des chefs ont d'ailleurs été complices de cela en orientant les discussions sur les sujets traditionnels. Lors du débat en français, plusieurs spectateurs se plaignaient sur Twitter et sur Facebook de ne voir personne de moins de cinquante ans parmi les citoyens qui avaient été invités à poser des questions aux chefs. Il est évident que les préoccupations de Mme Paillé, aussi importantes soient-elles, ne rejoignaient pas celles du jeune électorat.

Le système électoral (majoritaire uninominal à 1 tour) contribue sans doute au désabusement des électeurs. Or, si Stephen Harper a été élu à la tête d'un gouvernement majoritaire (167 sièges, soit 54% d'entre eux) en n'obtenant l'appui que de 39,6% des votes, il faut rappeler que le phénomène n'est pas nouveau de cette année. En 1997, Jean Chrétien avait obtenu une mince majorité de 155 sièges en n'accumulant l'appui que de 38% des électeurs. Même la rafle historique des conservateurs de Brian Mulroney en 1984 (211 sièges sur 282) ne s'était faite qu'en récoltant 50% des voix. Dans un tel contexte, les partis qui détiennent le pouvoir ont rarement intérêt à intervenir de manière à modifier le système électoral qui leur a permis d'y accéder. Et c'est généralement ainsi que se perpétue le cycle de désabusement des jeunes électeurs qui ne voient pas l'impact de leur participation à l'exercice démocratique. Leur non-participation, elle, a cependant un impact ressenti qui la confirme malheureusement.


Au Québec, la chute du Bloc Québécois et l'ascension des néo-démocrates seront décortiquées puis analysées encore longtemps. Plusieurs s'entendent pour dire que le vote massif en faveur du parti de Jack Layton signifie davantage une volonté de changement à Ottawa qu'un vote anti-Bloc, ce qui, avouons-le, n'est pas bien différent. En bout de ligne, les Québécois auront pris le pari de miser sur un autre parti pour les représenter à la chambre des communes. Au terme d'un règne de vingt ans au cours duquel les bloquistes n'ont pas mal fait, force est de constater que le rôle d'une telle organisation ne pouvait pas dépasser les limites qu'elle s'était elle-même imposée. Lucien Bouchard avait d'ailleurs déjà mis en garde les membres du parti qu'il avait fondé du danger de voir celui-ci devenir une figure permanente au Parlement.


Le changement, donc, que n'incarnait plus la troupe de Gilles Duceppe aux yeux des québécois, qu'ils ont vraisemblablement choisi en décidant de parier sur un nouveau joueur. Ce faisant, les Québécois se priveront (et priveront le Canada) de l'un des meilleurs parlementaires de la chambre de communes. Égal à lui-même, Duceppe s'est montré inspirant (à moins que l'on ne s'appelle Jeff Fillion) lors de son dernier discours à titre de chef du parti suivant l'annonce des résultats. En soulignant que les québécois avaient également rejetés massivement les conservateurs et les libéraux, Duceppe a à la fois légitimé la prise de l'opposition officielle par les néo-démocrates (en leur rappelant qu'une telle rafle s'accompagnerait également de grandes responsabilités) et démontré que le Québec, à lui seul, ne pouvait pas détenir la balance du pouvoir à Ottawa (ni aucune autre province, d'ailleurs, ce qui est toutefois relatif). Autrement dit, même si le Québec avait plutôt choisi d'élire le Bloc, et supposant que les bloquistes avaient réussi l'exploit de persuader les circonscriptions qui les boudent presque systématiquement (lire: les circonscriptions traditionnellement fédéralistes), les conservateurs auraient tout de même obtenu la majorité à la chambre des communes.


Le pari que prenaient les Québécois était d'appuyer un parti qui parviendrait à empêcher la majorité conservatrice dans l'espoir de voir éventuellement une coalition prendre le pouvoir à Ottawa. La majorité conservatrice s'est donc surtout jouée dans les circonscriptions de la grande région de Toronto, où les luttes à trois étaient souvent très serrées et où les Libéraux ont perdu 24 circonscriptions (dont 6 aux mains des néo-démocrates). Au Québec, les Libéraux, déjà affaiblis depuis les élections de 2004, sont passés de 14 à 7 sièges (tous sur l'île de Montréal).


Déjà, la grogne s'installe au Québec et l'on sent que la victoire néo-démocrate prend des airs de défaite parce que le pari risqué n'a pas donné le résultat escompté. Plusieurs parlent d'un vote impulsif et d'un lendemain de veille politique difficile. On reproche à plusieurs nouveaux députés leur manque d'expérience et, dans certains cas, leur manque d'intérêt flagrant pour la chose politique. Il y a cependant fort à parier que les Ruth Ellen Brosseau (Berthier-Maskinongé) ne sont pas légion au sein de la formation néo-démocrate et que plusieurs des députés nouvellement élus apprendront rapidement à maîtriser leurs nouvelles responsabilités comme plusieurs autres l'ont fait avant eux. Il est également tentant de succomber à la logique partisane qui veut que les intérêts des Québécois seront moins bien défendus par une opposition néo-démocrates que par une opposition bloquiste, sauf que la responsabilité d'un député envers les citoyens de sa circonscription sont, en principe, les mêmes, qu'il appartienne à un parti ou à un autre. En ce qui concerne les orientations politiques des deux partis, elles sont généralement semblables et divergent essentiellement sur la question de la souveraineté du Québec.

Il a été particulièrement intéressant de voir la réaction des gens sur les réseaux sociaux dès le lendemain de l'annonce des résultats alors que plusieurs soulignaient l'unité du choix Québécois au sein du Canada comme la preuve de l'existence d'une société distincte, une réaction que partageaient d'ailleurs plusieurs anglophones sur les blogs, Twitter et Facebook. Si plusieurs souverainistes déçus du résultat de lundi dernier voient dans la majorité conservatrice l'étincelle qui pourrait raviver la flamme nationaliste, il faut cependant rappeler que les néo-démocrates ont réussi ce que peu de gens avant eux ont réussi à faire: unifier les Québécois dans leurs intentions de vote. Arriver à convaincre Westmount et Hochelaga de voter ensemble n'est pas une mince affaire. Même les Conservateurs de Brian Mulroney en 1984 n'y étaient pas parvenus. Le vote de lundi dernier était fort probablement réactionnaire et il serait mal avisé de songer que le Québec est maintenant uni derrière un projet précis. Sauf qu'à défaut de cela, il est probable qu'il soit arrivé à s'unir contre une idéologie ou un certain courant véhiculé par le parti de Stephen Harper, et donc certainement en faveur de son contraire.

C'est dans cet esprit qu'il est intéressant de constater la réaction de plusieurs anglophones qui se sont sentis appartenir à une société qui ne partage pas les intérêts derrières lesquels se sont rangés les électeurs des autres provinces. Ce n'est pas uniquement la langue qui fait du Québec une société distincte et c'est probablement le fait que, depuis la naissance du mouvement souverainiste - qui a grandement influencé la formation de l'identité québécoise - l'accent a presque systématiquement été mis sur l'idée que la société québécoise se distingue d'abord et avant tout par sa langue, qu'une grande majorité d'anglo-québécois éprouve encore beaucoup de difficulté à adhérer au projet québécois (pas nécessairement souverainiste). Or, c'est en s'éloignant du Nous vs Them et en tenant un discours qui met l'accent sur les valeurs de la social-démocratie (qui ne sont pas étrangères au Bloc ou au PQ) que les néo-démocrates ont su rallier les voix d'électeurs qui votent traditionnellement fort différemment. Autrement dit, les Deux Solitudes ne trouvent peut-être plus leurs bases dans la langue, mais plutôt dans des principes idéologiques (souvent vagues, il faut l'admettre).

Dans le Toronto Star, Razmik Panossian écrivait, le 26 avril dernier: "Both in terms of style and beliefs, Harper’s vision of Canada is profoundly foreign to most Quebecers, and indeed to most Ontarians." Et un peu plus loin: "A province where the prevalent political culture is left of centre, where the union tradition is alive and well, where there is a widespread belief that the state should foster arts and culture, where there is a vibrant secular civil society, and where distain persists for military intervention in world affairs, will not be sympathetic to Harper’s new Canada."

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