mardi 10 mai 2011

Le Pigeon: un livre de photographie




Mon ami Le pigeon, photographe de métier a publié à compte d'auteur un livre recueillant plusieurs de ses clichés. Jerry Pigeon m'a fait l'honneur de me demander d'écrire un petit texte à saveur sociologico-littéraire qui parle de nous et de notre génération. C'est avec plaisir que j'ai accepté l'invitation. Pour ceux qui n'auront pas la chance de mettre la main sur le livre, voilà le texte:


J’aime coucher avec toi parce que c’est simple

Le temps est colonisé par l’implantation de repères spécifiques, il y a ceux qui sont institués par la société, ce sont le plus souvent des fêtes, et ceux qui arrivent de manière brutale, on les appelle des accidents ou des événements. Quand ces évènements sont minimes ou ne concernent qu’un cercle restreint de personnage, on les appelle des faits divers. Notre milieu de petits-bourgeois propres sur eux ne connaît presque pas les accidents autrement que par le prisme télévisuel. Les accidents, les événements, les tragédies, c’est ce qui arrive aux autres, aux pauvres, aux gens loin sous d’autres latitudes. Nous, nous ne connaissons que la fête. La fête, l’amour, le cynisme sont les trois piliers de notre génération. Dans une autre époque, pas si lointaine, les fêtes constituaient des moments de rupture radicale avec le quotidien; elles étaient rares. Les carnavals, les charivaris, les bacchanales étaient des parenthèses où pour une fois dans l’année, les gens ordinaires, les gens de peu, avaient le droit de renverser l’ordre établi, de se moquer de la hiérarchie, de détruire des richesses et de prendre un nouveau départ. Pour nos parents, la fête avait peut-être encore quelque chose de subversif, et de révolutionnaire, quelque chose d’exceptionnel. Pour nous, la fête n’est plus le point d’articulation d’un calendrier, elle fait partie de notre quotidien, de notre condition. On ne se pose plus la question de savoir si l’on va faire la fête cette fin de semaine, c’est une évidence. C’est dans ce contexte de fête hebdomadaire que j’ai suivi le personnage qu’on appellera ici le Photographe dans une soirée qui devait ressembler à tant d’autres.

20 h 30 — Sébastien est couché sur son divan et regarde Stardom de Denys Arcand, je sonne à la porte de son demi-sous-sol, j’ai l’impression de gêner. Ça sent le chien dans la maison, le gros bouledogue me regarde, me saute un peu dessus, je le flatte naturellement et tente de répondre dans son langage avec quelques onomatopées usuelles. C’est un bel objet dysfonctionnel de 2000 $. Les gens qui sont reconnus pour avoir du goût, les professionnels du goût, trouvent ce chien beau du fait de ses multiples handicaps, c’est ce qui fait son charme unique. Le bouledogue ne sait pas courir, presque pas manger et est incapable de se reproduire seul. C’est comme si un couple avait soudoyé le médecin pour avoir un enfant trisomique. Je suis persuadé que si cela était autorisé, les gens de goût auraient des enfants trisomiques qu’ils emmèneraient promener le dimanche et qu’ils donneraient à garder en semaine.

J’avais pensé à une bonne introduction pour écrire ce texte sur le chemin, mais je l’ai déjà oublié, j’aurais dû noter, mais le froid m’en empêchait. Platon avait raison, l’écriture est le pire ennemi de la mémoire :

« [l’écriture], en dispensant les hommes d'exercer leur mémoire produira l'oubli dans l'âme de ceux qui en ont acquis la connaissance; en tant que, confiants dans l'écriture, ils chercheront au-dehors, grâce à des caractères étrangers, non point au-dedans et grâce à eux-mêmes le moyen de se ressouvenir »; Platon. Phèdre.

Sébastien dont le salon sert souvent de lieu de rencontre à un certain groupe d’amis ayant en commun un intérêt pour les internets et les nouveaux médias me propose naturellement de jouer avec lui à des jeux vidéo américains, je lui offre en échange une bière japonaise; le monde à l’envers, la mondialisation. La complexité du jeu me dépasse rapidement. Le nouveau Guitar Hero se joue désormais avec une vrai/fausse guitare reproduisant toutes les cordes et les combinaisons possibles d’une vraie guitare. En analystes amateurs de la vie mondaine, on en vient à la conclusion que les jeunes de la nouvelle génération allaient bientôt, grâce à ce nouvel outil didactique, savoir tous jouer de la guitare. Le photographe choisit ce moment de grâce de sociologie des médias pour faire son entrée, il est accompagné de JF et d’Anne-Marie, immédiatement suivi de Louif et de Clara. Que du beau monde. La Mise en scène d’une certaine codification rituelle s’installe : les bières s’ouvrent, les amis posent leurs manteaux sur la cage du chien, les mains se frappent, les joues se collent, le frigo fait du bruit. À peu près tous les gens de notre génération sont peut-être en train de rejouer le même rituel en ce moment même aux quatre coins de la ville. Nous sommes des gens ordinaires, moyennement heureux et en ce sens, nous n’avons pas grand-chose à raconter, nos discussions concernent le plus souvent des anecdotes, des potins, des petits commentaires. Le photographe ouvre le bal des commérages avec une cocasserie gratinée concernant un duo de DJ local, puis sur une fille anorexique redevenue obèse depuis. Le poids des anorexiques, un vrai yoyo qu’on se dit tous. Comme tous les gens ordinaires, on répète les mêmes clichés. Dans ces discussions, il est aussi question de chars, parce qu’on est des garçons élevés par des hommes et que les chars font parties de notre culture masculine. Même les cyclistes écologistes les plus militants rêvent secrètement de conduire un jour dans leur vie une grosse voiture de sport. Les voitures font grossir le pénis des garçons.
— Il est où Laurence? Je demande
— En Argentine, il tourne un clip pour une marque de bière me répondent de concert JF et Anne-marie tous deux partis un peu plus tôt en mission culinaire. Le repas est prêt, patates douces et saucisses, ça n’a pas l’air bon, mais étonnamment ça l’est. L’assemblée se met à table, même si l’on joue encore à des jeux vidéo, on ne mange plus devant la télé comme des enfants, on n’oublie toutefois pas d’amener le laptop avec nous pour regarder quelques vidéos de choix en mangeant. Les discussions, comme dans toutes les discussions autour d’une table à manger en viennent à tourner autour du sexe et des internets; du voyeurisme finalement.
C’est drôle, mais dans les discussions sur le sexe, on a toujours l’impression que les autres baisent plus que nous, qu’ils font ça mieux, plus longtemps, avec plus de monde, plus de beau monde.
« Moi, mon chum me fait jouir tout le temps »,
« j’ai trouvé un moyen pour les faire toutes squirter ».
Des détails, beaucoup de détails (Dieu est dans les détails), puis des chiffres, il faut bien être rigoureux. Un acolyte avoue avoir franchi la barre symbolique des 100 relations sexuelles, étonnamment ou non, personne ne semble surpris. Je ne me risquerais jamais à donner un chiffre, j’ai toujours la même formule depuis 5 ans, entre 30 et 45. Ma formule fonctionne bien, on ne m’a jamais embêté avec ça.
— « Quand on est photographe, c’est plus facile de baiser, la photo réveille un truc égotique chez les filles, un truc directement relié à leur appareil reproducteur » lance JF avant de s’entendre répondre que oui, c’est un fait avéré.
— Oui, c’est vrai, toutes les filles veulent être des muses.

C’est bizarre, voire triste comme objectif dans la vie de vouloir être une muse, de se réduire à être la source d’inspiration d’un artiste. Comme le dit Virginie Despentes, les hommes représentent les femmes qu'ils veulent baiser. Et c'est comme si les femmes, malgré elles, ont pris le relais pour incarner cette femme baisable là. La muse, c’est toujours l’amante ou la courtisane passive qui se tient discrètement en retrait et aide au génie de son mari. Qui se souvient des muses des grands artistes? Personne. On dira toujours c’est la muse de tel photographe et jamais c’est le photographe de telle muse. La muse renvoie à un âge où les femmes n’avaient que peu de droits et surtout pas celui d’être artiste. Veulent-elles revenir à cet âge ces filles qui souhaitent en être? Ça ne m’étonnerait pas, j’ai souvent pensé que beaucoup de femmes aimaient leur soumission, que leur carcan était pour elles une forme de sécurité. La servitude est parfois volontaire comme le disait le jeune Étienne de la Boétie; et chez ces jeunes filles qui rêvent d’être muse, il semble que c’est bien la femme qui a délaissé sa liberté et non le photographe qui la lui a prise. Des dizaines d’années de féminisme n’auront pas vraiment changé la nature du désir féminin qui est d’être désirée et non désirante. Avant de mourir, Nelly Arcand avait eu cette phrase : « Le désir de plaire, je n'arrive pas à savoir si c'est une structure proprement féminine. Si un jour, les femmes vont transcender cette position-là, de “désirer le désir”, d'être la femelle obtenue, plutôt que d'obtenir. Advenant que ce soit impossible, je trouve qu'on est vraiment mal foutues. Parce que c'est un extrême désavantage, c'en est presque révoltant, ça voudrait dire que, toujours, la femme va être fixée à son corps. Si la nature du désir féminin c'est d'être désirée, c'est un désir doublement aliéné. » Si j’étais une fille, je préfèrerais jouer le rôle de la femme prédatrice et fatale qui est totalement l’inverse de celui de la muse. La femme fatale fait écho à l’antique mythe de la femelle dévoratrice et pécheresse, Ève, Cléopatre, Messaline, Judith, Salomé, Carmen. C’est l’amazone des tribus castratrice, Lou Andrea Salome qui a rendu fou, par sa liberté, trois des plus grands génies de la modernité : Rilke, Freud et Nietzsche, rien de moins… Je sais ce que Lou pensait des muses en son temps, elle les méprisait. Triste nouvelle, les hommes ont peur des femmes conquérantes, et les femmes elles, les considèrent comme des putes. Les femmes sont parfois les pires ennemies du féminisme et les hommes les encouragent bien; ils seraient bien cons de faire le contraire, quelqu’un a déjà vu un despote partager son pouvoir ?

La discussion sur les muses a duré un peu plus longtemps qu’un débat à TVA, mais moins qu’un à l’université, on était dans la moyenne entre la stupidité et l’excellence, c'est-à-dire là où mes amis et moi avons presque toujours résidé. Puis tout naturellement après avoir parlé de nous et de notre sexualité on a regardé du porno, en groupe, garçons et filles confondus; preuve, s’il fallait encore s’en convaincre, de notre ouverture d’esprit. Le site démoniaque et rigolo à souhait a livré les vidéos les plus insolites sur terre comme ces jeunes filles d’origine japonaise se déversant des verres remplis de coquerelles dans le vagin ou encore ces hommes musclés mimant brutalement des ébats sexuels proche de l’animalité. J’ai appris le vocabulaire d’usage pour naviguer confortablement dans les eaux agitées de ces courants de lubricité extrême : dick slap, safety first, anal flower… Comble du loufoque, il y avait même une vidéo montrant des filles qui pètent sur des gâteaux. Notre perversité est sans limites et je n’en éprouve aucune honte, comme personne ici d’ailleurs. Juste du LOL. Devant cette fellation un peu trop appuyé et qui se finit en vomi, le photographe en profite pour me dire « moi une fille qui ne me suce pas c’est comme un garagiste qui me fait le changement d’huile et qui ne remet pas le bouchon après ». Cet homme a des valeurs qui rejoignent à bien des égards les miennes. Nous vivons dans un monde où les exigences en matière de performance érotiques ont largement évolué en quelques années. Il y a pour les hommes et les femmes quelques « services » de base qu’il faut effectuer à chaque baise sous peine de se faire cataloguer d’incompétents. Nous remarquons toutefois que ces exigences renvoient à l’endurance chez les hommes (durer longtemps, performer) et à la douleur chez les femmes (gorge profonde, sodomie). Le groupe, plus uni que jamais par le sentiment hédoniste du devoir à accomplir, ressent enfin le besoin de sortir à l’aventure vers des lieux plus sombres et agités pour se mêler au contact des corps en fleur.

Minuit — nous arrivons au bar tapissé de rouge et décoré de faux tableaux de Dominique Ingres. Le lieu est plein de jeunes éphèbes plus beaux que nous et de trentenaires établis qui leur voleront sous le nez les petites filles en fleur. On pourrait, pour les consoler de cette injustice devant la vie, leur proposer une explication darwinienne, mais je pense qu’à leur âge ils s’en foutent pas mal de Darwin. Les hommes aiment les jeunes femmes, c’est biologique; ils cherchent les meilleures cavités reproductrices pour perpétuer leur patrimoine génétique. C’est toujours la même logique, les hommes les plus puissants (physiquement, économiquement et socialement) s’arrogent l’accès aux plus jolies jeunes femmes qui recherchent en eux la sécurité et déploient leurs artifices pour les séduire. On pourrait penser que c’est triste pour ces jeunes hommes, cela l’est encore plus pour les femmes qui acceptent cette logique anthropologique ancestrale.
Le bar est selon les magazines autorisés un lieu de rendez-vous pour les hipsters. Beaucoup de commentateurs ont essayé de décrire ce qu’était un hipster, de circonscrire l’essence du mouvement, certains sont même allés se faire un peu d’autopromotion et soigner leur image au micro de la gênante Christiane Charrette à la radio de Radio Canada. Finalement, on n’a jamais trop su ce que c’était qu’un hipster à part qu’ils devaient beaucoup ressembler à la personne qui se décrivait au micro. Les hipsters sont les jeunes blancs des classes moyennes et bourgeoises qui vivent dans les centres-villes des grandes métropoles occidentales. Voilà une définition qui me convient. C’est une population de jeunes éduqués qui préfèrent faire des jobs soi-disant valorisées socialement, payées 9-10 $ de l’heure, dans la communication ou la publicité, plutôt que de pratiquer les métiers nobles et payants de leurs parents (boulanger, tailleur, plombier, etc.); voilà une autre définition qui me convient tout autant. Tous les amis autour de nous occupent ou veulent occuper des postes dans les médias; 60 % des gens présents dans le bar ont fait ou vont bientôt commencer des études en communication ou en design. C’est triste, mais sauf accident, un tailleur ou un plombier aura sociologiquement peu de chances de se retrouver dans ce bar ou d’être notre ami. Notre opposition générationnelle à nos parents se manifeste d’abord dans le refus de pratiquer les mêmes métiers qu’eux puis dans notre opposition à leur engagement politique. Nos parents (pas les miens) ont crié fort, ils ont lutté, ils étaient politisés… Nous sommes exactement l’inverse et l’on dit de nous, avec raison, que nous sommes cyniques. La guerre des valeurs, des droits, des justices et des injustices on les laisse à d’autres. On se croit hyperindépendant au point de s’autopersuader que l’on vit affranchi de toutes responsabilités. Pauvres pêcheurs cyniques et hédonistes, nous nous foutons du tiers monde, de la politique, de la misère des autres et nous passons nos soirées à rire et à nous faire des blagues. Le LOL est notre idéologie, elle nous rattrapera.
— Un Gin Tonic Alexandra s’il te plait.
Nous rions de tout, ou presque, sauf du SIDA, parce qu’une grande partie de notre génération ne se protège pas et puis comme elle a conservé en elle une certaine dose de mysticisme, elle pense qu’en rire pourrait nous condamner à l’avoir un jour. La punition de la vie…
— 6 $ s'il te plait.
— Tu es très belle ce soir (toujours dire à une femme qu’elle est belle)
— Toi aussi (elle ment).

Je me retourne vers le Photographe qui est déjà au bar en train de faire parler sa science de la communication, il ne l’a pas apprise à l’école, c’est plus un don chez lui qu’autre chose. L’école de toute façon, il lui a tourné le dos très tôt. Il est avec quelques habitués de la place, dont une nymphette qui prend des photos. On peut ici identifier un comportement coutumier de notre génération : la prépondérance de la documentation de soi. Notre génération est habitée du besoin de tout archiver, elle a peut-être peur que ses souvenirs lui échappent. Notre rapport au réel doit être bien faible pour qu’on ait tant besoin de l’immortaliser. Les bières qui s’enchaînent ont pour effet de dilater le temps, qui ralentit et s’accélère alternativement. Les bribes de discussion se suivent avec des acteurs différents. Je capte des moments d’intimité que je n’aurais pas dû intercepter comme cette fille qui dit à son voisin :
« J’aime coucher avec toi parce que c’est simple, il n’y a jamais de problèmes ni de conséquences. »
Je trouve l’anecdote tragique, car les filles que j’ai aimées m’ont justement quitté parce qu’il n’y avait jamais de conséquences ni de problèmes avec moi. Rien ne peut être trop simple, surtout pas le sexe. Il faut que ce soit complexe, au moins pour animer les discussions entre amis. Nous sommes des produits non reproductibles enchaînant les amours. Polygames de nature nous flottons sur les corps à s’en user la peau. Une grande fille intoxiquée profite de ce moment de solitude pénible pour m’adresser la parole, elle essaye de formuler quelque chose, je sais que ça va être méchant à la forme de sa bouche et de ce petit sourire narquois. Du coin de l’œil, je surveille mon Photographe à qui je n’ai pas parlé depuis au moins une heure. Louif et Clara sont là aussi, en retrait, ils s’aiment et permettent à tous les cœurs désabusés les entourant de croire encore un peu à l’hypothèse de l’amour. Je m’abandonne un instant à leur bonheur, moi aussi je les trouve beaux. La fille qui est venue me parler part en me disant qu’elle, au moins, je ne l’avais jamais baisé. Elle pourra sûrement se faire graver une plaque au dessus de son lit pour souligner ce fait d’armes. J’ai mal à la tête, je sors pisser dans la ruelle, deux jeunes filles laides sont en train de prendre des vitamines par voix nasale, je me rends compte que je n’éprouve aucun sentiment d’ordre moral. La vie mondaine dans laquelle nous cohabitons tous, tant le photographe que tous ceux qui sont là nous ont habitué à vivre en harmonie avec le vice. Nous sommes des êtres profondément désirants.





2 commentaires:

Alexandre Paré a dit…

On sent l'influence de Sylvain Raymond...

Jean-François a dit…

C'est pas tout de faire la fête, encore faut-il savoir écrire ;)