dimanche 17 avril 2011

L'imaginaire des ponts


La désuétude du pont Champlain, à Montréal, n'est plus à démontrer et l’état de sa structure inquiète depuis déjà plusieurs années. En 2007, le ministre fédéral des transports, Lawrence Cannon, confirmait la possibilité de devoir remplacer le pont dans un avenir rapproché. Le pont de type cantilever qui relie Montréal à la Rive-Sud depuis à peine un demi-siècle représente désormais tout l’échec d’une partie du projet de société qui devait faire entrer le Canada et le Québec dans l’avenir.

Le pont Champlain au moment de sa construction en 1958.

N’en déplaise à Stephen Harper et à son équipe, les experts s’entendent pour dire que l’état de dégradation du pont est tel qu’il devra être remplacé. Dans son rapport « The future of the Champlain Bridge crossing », commandé en 2010 par l’agence fédérale chargée de l’administration du pont, Les ponts Jacques-Cartier et Champlain incorporée (PJCCI), la firme d’ingénierie Delcan faisait état de déficiences fonctionnelles et de dégradations structurelles importantes. La PJCCI, qui entreprend des travaux de réfection de la structure sur une base régulière, tente depuis lors de calmer l’opinion publique en faisant état des mesures entreprises pour assurer la solidité de la structure de béton et d’acier. Dans un communiqué publié le 22 mars dernier, l’agence déclarait qu’un « effondrement soudain ou imminent est impensable ». Le même communiqué faisait également état du système d’arbalètes qui « permet de soutenir davantage les poutres de rive ».


Les systèmes d'arbalètes destinés à renforcer la structure du pont.


Toujours est-il qu’il apparaît de plus en plus évident que le pont le plus achalandé au pays sera remplacé après une vie utile singulièrement courte. L’aberration économique que constitue le caractère éphémère d’une telle structure semble évidente, et si la PJCCI considère qu’un effondrement soudain ou imminent de celle-ci est impensable, elle devrait également soutenir clairement qu’il est tout aussi impensable de concevoir la possibilité de construire un nouveau pont qui devra à nouveau être remplacé avant la fin du présent siècle. La pérennité d’un tel équipement collectif doit s’inscrire dans la démarche d’un projet de société à long terme et sa planification doit se faire en tenant compte de l’utilisation qu’en feront les générations qui en hériteront. Il est certainement question de concevoir les usages du pont à de multiples égards, en y privilégiant l’intégration de plusieurs types de transport (piéton, cycliste, automobile, train léger). Laissons cependant de côté ces questions de premier plan dont tous les acteurs impliqués dans la planification du nouveau pont Champlain parleront et tournons-nous plutôt vers une question qui relève de considérations qui sont toutes autres : la forme et l’image de l’objet.

En s’engageant dans le débat qui entoure la forme que prendra le nouveau pont et le rôle qu’il jouera dans l’image de la ville, on s’engage en terrain glissant. Sauf que la planification d’un objet destiné à survivre aux générations qui lui auront donné naissance doit également s’interroger sur la motivation qu’auront celles qui en hériteront de l’entretenir. Et l’histoire a démontré maintes et maintes fois que l’on entretient davantage les beaux objets que ceux que l’on trouve laids. Dans un même ordre d’idée, l’objet laid et utile sera généralement surclassé par le bel inutile, à moins que celui-ci n’ait hérité d’une charge symbolique qui fait de lui un objet par lequel passe une partie de l’identité du lieu qu’il habite. La tour Eiffel, bien qu’elle fût autrefois laide et inutile, devint éventuellement belle et inutile parce qu’elle naquit de l’audace de son concepteur, par exemple.

Le pont Champlain, aujourd’hui, n’est certainement pas beau, bien qu’il soit fort utile. C’est son petit frère (pourtant plus vieux), le pont Jacques-Cartier, qui apparaît sur toutes les cartes postales. Or, bien qu’il ne soit pas photogénique, la perspective de la ville qu’offre le pont Champlain, elle, l’est. Surtout à la tombée de la nuit. L’entrée de ville qu’il constitue est probablement la plus spectaculaire à Montréal et l’image qu’il propose est si forte qu’elle constitue certainement un atout non négligeable pour celle-ci. À l’occasion des réflexions qui précèderont le remplacement du pont Champlain, il semble pertinent de tenir compte de la possibilité de poser un geste architectural et paysager important et de donner aux générations qui devront l’entretenir une raison de le faire pour longtemps. La charge symbolique de tels objets à travers le monde n’est pas négligeable et plusieurs de ces équipements ont frappé l’imaginaire collectif de sorte qu’il serait parfois traumatisant de les voir disparaître. Ce n’est pas tous les jours qu’il est donné à une société de donner à un geste qu’elle pose la force du symbole. La réfection de l’échangeur Turcot, par exemple, bien qu’il s’agisse également d’un ouvrage important, ne le permet pas. La planification d’un nouveau pont Champlain en tenant compte de la qualité du lieu qu’il habite, de la perspective qu’il offre de la ville et du poids de son symbole pourrait faire de lui un objet qui contribuerait à faire la renommée de Montréal, du Québec et du Canada.

Le pont Champlain pourrait éventuellement appartenir à ces infrastructures qui ont frappées l’imaginaire collectif et qui font dorénavant partie d’une culture populaire internationale.


Le Golden Gate Bridge, à San Francisco, a certainement frappé l'imaginaire collectif à plusieurs égards.

Brooklyn Bridge, New York.

Le Pont Neuf, tel qu'emballé par Christo en 1985.

Lupu Bridge à Shanghai.

2 commentaires:

G.U.I.N.D.O.N. a dit…

Yooooooooooooooo,

en fin de semaine passée, je suis allé à Boston et j'ai eu la chance de passer sur le Zakim Bunker Hill Bridge que j'ai trouvé vraiment très beau. En roulant dessus, je me disais exactement la même que toi: "Tant qu'à remplacer le pont Champlain, aussi bien le remplacer par un beau pont comme ça..."

Je suis d'accord avec toi Alex Paré

Clarence L'inspecteur a dit…

Ça me fait penser, il paraît que le prix Médicis de cette année est très bon:

"Naissance d'un pont", de Maylis de Kerangal, aux éditions Verticales.

Je trouvait que ça valait la peine de le mentionner.

Et j'ai déjà lu une excellente nouvelle brésilienne qui décrivait le quotidien d'ouvriers électriciens travaillant sur le projet du pont Rio-Niteroi, dans les années 70.

Faut croire qu'il y a un imaginaire, en effet.