mardi 28 septembre 2010

L'avenue du Parc: opportunités insaisissales


Il existe des lieux importants à Montréal. Certains le sont à cause de leur caractère historique évident, comme le Vieux-Montréal, Griffintown ou certains secteurs d'Hochelaga-Maisonneuve. D'autres sont des milieux naturels uniques comme le parc du Mont-Royal, le parc Bellerive, le Parc René-Lévesque. Il en existe d'autres, encore, qui sont mythiques, des lieux dont la géographie et la topographie n'ont d'égal nulle part ailleurs sur l'île. Des lieux qui, depuis longtemps, sont porteurs d'un potentiel qui ne demande qu'à ce qu'on lui donne la chance de se concrétiser. Parmi ceux-ci, le secteur de l'avenue du Parc, dont il est question ces jours-ci dans les médias.

Témoin de changements importants au sein de la ville de Montréal au cours du XIXe et du XXe siècle, l'avenue du Parc est une voie qui prend sa source dans le centre-ville et qui s'éteint au pied de la Gare Jean-Talon à la hauteur de la rue du même nom, en plein coeur de Parc-Extension. Elle se décline selon quatre paysages distincts.

Le premier, qui s'étend de la rue Sherbrooke à l'avenue des Pins, traverse le quartier que l'on surnomme "McGill Ghetto" parce qu'il est principalement habité par les étudiants de l'Université McGill. Il s'agit d'un endroit qui fut malheureusement la victime des élans mégalopoles du maire Drapeau et de ses administrations au cours des années 1950-1960. Réjouissons-nous au moins en se disant que cela aurait pu être bien pire si tous les travaux envisagés à l'époque dans le secteur s'étaient réalisés.

Le second, qui s'étend de l'avenue des Pins à l'avenue du Mont-Royal, est celui qui traverse le parc du Mont-Royal, ou plutôt, qui fait le lien entre le Parc Jeanne-Mance et celui du Mont-Royal, c'est du pareil au même. Les récents travaux qui l'ont libéré de l'échangeur des Pins, autre legs d'une époque qui faisait fi des question de patrimoine historique et naturel, lui permettent maintenant de respirer davantage et lui ont redonné le panorama qui lui avait été confisqué depuis quarante ans.

Le troisième prend le relais à partir de l'avenue du Mont-Royal et s'étire jusqu'au chemin de fer du Canadien Pacific qui forme une barrière étanche entre les territoires qu'il traverse. Il s'agit d'un secteur dynamique et diversifié, extrêmement hétérogène, mais, malheureusement, mal encadré et peu mis en valeur. Plusieurs de ses locaux sont vacants depuis longtemps, certains de ses commerçants survivent de peine et de misère, la circulation automobile y est importante, rapide et souvent dangereuse pour les usagers d'autres moyens de déplacement, et les piétons l'évitent plus souvent qu'autrement.

Le dernier tronçon s'étend de la voie de chemin de fer à la gare Jean-Talon. Il s'agit d'un secteur généralement déstructuré, davantage destiné à la circulation automobile qu'à l'activité humaine et souvent oublié de la plupart des gens qui en sont les riverains.

L'avenue du Parc trouve son potentiel à la fois dans sa géographie et sa topographie. Situé à quelques minutes du centre-ville, en plein coeur du Plateau-Mont-Royal et aux abords de la montagne, il s'agit de la dernière voie nord-sud avant le Mont-Royal. Cela fait d'elle une voie de circulation importante, mais aussi un lieu privilégié des habitants des quartiers qu'elle traverse et de la ville entière. La topographie complexe des lieux fait de l'avenue du Parc un endroit exceptionnel où les surprises et les paysages se succèdent. Le canyon urbain formé par les bâtiments ostentatoires situés à la sortie du secteur du ghetto font place à l'ouverture sur la montagne et son parc, l'Hôtel-Dieu et le Stade Percival-Molson. La pente douce de l'avenue nous mène à la statue de Sir George-Étienne Cartier et au bélvedère de la rue Rachel. La vue que l'on a de cet endroit sur le reste de l'avenue du Parc est impressionant de simplicité, alors que l'on la devine à peine, perdue au sein du quartier dans lequel elle s'engouffre plus loin. C'est en continuant d'avancer que l'on se heurte à l'une de ces imperfections qui n'en sont pas vraiment, un caprice topologique qui donne au lieu une poésie désarmante. La courbe qui fait bifurquer l'avenue du Parc à la hauteur de la rue Fairmount donne au promeneur l'occasion de découvrir de nouvelles perspectives, de nouvelles influences de la lumière. C'est d'ailleurs à cet endroit qu'il faut observer le soleil au moment de son déclin, alors qu'il s'engouffre directement entre les bâtiments de l'avenue, au loin.

L'avenue du Parc est également porteuse de charges symboliques multiples. Limite non-administrative entre la ville de Montréal et celle d'Outremont durant de multiples années, elle tient aujourd'hui encore le même rôle depuis que cette dernière s'est greffée à la ville centrale. L'avenue fait également le pont entre la ville et la montagne et il s'agit d'un lieu qu'ont privilégié plusieurs groupes d'immigrants à travers le temps (Grecs, Juifs, Indiens, Pakistanais, Portugais, etc.).

C'est à la blague, il y a quelques semaines, à l'occasion du ProTour et voyant que l'on avait fait de l'avenue le point de départ et d'arrivée de la course, que j'avais lancé à un ami: "Dans le fond, l'avenue du Parc, c'est un peu nos Champs-Élysées." La comparaison est loufoque, pour ne pas dire grotesque et loin de moi l'idée de vouloir un jour voir l'avenue du Parc se transformer en boulevard exclusif et innaccessible, il n'empêche que l'avenue du Parc a tout ce qu'il faut pour devenir la voie la plus prestigieuse de Montréal, un symbole unique, un lieu habité et dynamique.

La ville de Montréal s'apprête à entâmer des travaux de réfection des conduites d'eau sur l'avenue du Parc entre l'avenue Laurier et la rue Bernard. Ces travaux d'excavation majeurs débuteront en octobre et devraient en principe se terminer au printemps. Une pause serait prévue pour le temps de fêtes. On se demande alors pourquoi la ville ne profite pas du fait qu'elle doive procéder à des travaux d'envergure pour rénover l'avenue du Parc de la rue Sherbrooke à la gare Jean-Talon, pourquoi ne pas avoir mis sur pied un projet visant à donner une certaine unité à l'avenue et créer un véritable lien entre les quatres secteurs qui se succèdent en se tournant le dos. Dans la mesure où l'on parle de plus en plus de la possibilité d'un tramway sur l'avenue du Parc dans un avenir plus ou moins rapproché, il est fascinant de voir la ville, une fois de plus, manquer une opportunité de se simplifier la vie et surtout de simplifier celle des riverains et des commerçants d'une avenue qui devront vivre avec ces travaux. La ville, au moment de la construction du carrefour des Pins et de la rénovation de la portion de l'avenue du Parc située entre celui-ci et la statue, avait alors laissé échapper l'opportunité de préparer le terrain pour la venue du tramway.

Il est trop tard pour revenir en arrière aujourd'hui, les travaux débuteront comme prévu d'ici peu et les commerçants (certains déjà éprouvés par des travaux qui n'en finissent plus de s'étirer entre la rue Fairmount et la rue St-Viateur) devront vivre avec la poussière, le bruit et la difficulté d'accès aux lieux. La ville n'a cependant pas appris hier matin que les conduites d'eau de l'avenue du Parc étaient âgées de plus de cent ans et il aurait été avantageux pour tout le monde de profiter de l'excavation de l'avenue pour la rénover de manière à en exploiter tout le potentiel un bonne fois pour toutes. Un mobilier urbain intéressant, une réfection et une uniformisation des trottoirs propices à l'installation de terrasses, une réduction de la circulation automobile, l'installation d'infrastructures cyclables, la préparation à l'accueil d'un éventuel tramway, ce genre d'interventions qui visent à amener les gens à fréquenter les lieux davantage auraient pu être planifiées avec la réfection des canalisations. Sauf que la ville se montre encore une fois bien paresseuse en matière de planification et fait la démonstration de son manque de vision, de son incapacité à se projetter dans l'avenir en ne saisissant pas ces opportunités.

Les travaux qui s'étaient éternisés sur le boulevard St-Laurent avaient été fort éprouvants pour les commerçants et plusieurs y avaient laissé leur peau avant que Gaz Métropolitain ne se présente pour procéder à de nouveaux travaux importants après que les rénovations ait été terminées. Si c'est ce genre de planification que la ville réserve au secteur de l'avenue du Parc, les travaux ne font que commencer. À moins que l'on abandonne complètement l'idée de développer le potentiel de l'avenue. Franchement, je ne sais pas laquelle des deux options est la pire.

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