lundi 6 septembre 2010

La quiétude culturelle


Je me sens en partie responsable des maladresses du conseil d’arrondissement du Plateau Mont-Royal dans sa gestion du bruit des dernières semaines. J’ai voté, il y a bientôt près d’un an, pour les candidats de Projet Montréal, un parti qui, à plusieurs égards, me rejoint dans la conception que j’ai d’une grande ville comme Montréal. Je me souviens d’avoir vu dans la prise de l’arrondissement par l’équipe de Luc Ferrandez un pas dans la bonne direction pour la ville au grand complet. Un petit pas, mais un pas quand même. J’imaginais une équipe progressiste, à l’écoute des citoyens, consciente de son influence à l’échelle métropolitaine, désireuse de voir Montréal continuer à cultiver la diversité et de faire d’elle un véritable lieu de création et d’innovation. Comme beaucoup de mes amis, de mes collègues et de mes proches, j’avais gagné mes élections. Peut-être qu’enfin, pensions-nous, les élus municipaux comprendront que les petites entreprises culturelles sont des animaux qui ont la santé fragile. Peut-être qu’enfin les élus municipaux comprendront qu’il n’est dans l’intérêt de personne de leur faire la vie dure et de les voir disparaître. C’est ce que je pensais jusqu’à très récemment.

Le maire de l'arrondissement du Plateau Mont-Royal, Luc Ferrandez.

La question de la survie des petites entreprises de diffusion artistique et des bars du Plateau Mont-Royal me touche depuis plusieurs années. Bien que je n’y aie pas joué un bien grand rôle, j’ai suivi de près les événements qui ont bien failli faire fermer le Green Room (c’est finalement un incendie qui aura eu raison du bar au printemps dernier) et qui sont venus à bout du Main Hall, sur le boulevard St-Laurent. J’étais DJ les vendredi soirs au Green Room au moment où les plaintes de bruit ont commencé à se multiplier vers 2006 ou 2007. On apprendra éventuellement que ces plaintes avaient essentiellement été déposées par un seul résidant qui avait acheté une propriété derrière les salles et qui s’était donné pour mission de les fermer. L’homme en question, depuis ce temps, a déménagé. Le Zoobizarre aurait également connu à peu près le même sort. La Casa del Popolo est passée bien près d’y passer aussi. Des établissements qui, en fin de compte, se sont trouvé au centre de conflits de voisinage, pas au centre d’un problème global.

Ce ne sont là que quelques exemples parmi tant d’autres petits bars ou salles de spectacles qui souffrent tous de l’arbitraire et de l’opacité des règlements municipaux qui laissent la latitude nécessaire aux policiers pour intervenir de façon souvent abusive et intimidante. Dans son message aux résidants concernant son projet « Noise », le poste de quartier 38 (PDQ 38) fait part de son intention de « rencontrer les tenanciers de clubs» et de créer « un comité de médiation pour les cas lourds ». Lors de son intervention à l’émission de Michel Desautels sur la première chaîne de Radio-Canada vendredi dernier, le maire de l’arrondissement du Plateau Mont-Royal, Luc Ferrandez, a déclaré que la décision de modifier le règlement sur le bruit de manière à pouvoir imposer des amendes plus élevées aux entreprises avait été motivée par l’incapacité de l’administration et des policiers de régler une « dizaine de cas-problèmes ». Vous me permettrez donc de douter de la volonté du PDQ 38 d’utiliser son comité de médiation pour les cas lourds.

L’attitude des élus municipaux face aux petites entreprises de diffusion artistique et des bars est, depuis longtemps, condescendante et témoigne d’un dédain évident pour une grande portion des acteurs de la vie nocturne montréalaise ainsi que pour un grand nombre de créateurs et d’artistes qui travaillent en marge des courants populaires ou conventionnels. Sauf que la création et l’innovation trouvent souvent leurs sources dans ces petits lieux de création et la diversité de la vie nocturne est généralement assurée par l’existence de ces petits bars. L’adoption d’un règlement universel qui ne tient pas compte de cette diversité est non seulement infantilisante, elle contribue également à uniformiser un arrondissement qui rayonne surtout par la diversité et la mixité de ses activités et de ses habitants.

L'avenue du Mont-Royal traverse le Plateau.

La question des nuisances liées au bruit en milieu urbain n’est pas négligeable, au contraire, mais il faut l’aborder en prenant soin de l’examiner sous plusieurs angles et de manière à ne pas polariser ses acteurs. Les riverains d’une artère comme l’avenue du Mont-Royal ou le boulevard St-Laurent sont, comme les autres citoyens de la ville, en droit de s’attendre à un milieu de vie relativement paisible, sauf qu’ils doivent être conscient (la plupart le sont, j’en suis certain) que ce sont également des lieux où se concentrent plusieurs activités nocturnes. Lorsque M. Ferrandez affirme que l’avenue du Mont-Royal ne comptait autrefois que quelques tavernes où une dizaine d’hommes mangeaient leurs chips en prenant une bière tranquillement, c’est à l’intelligence de tout son électorat qu’il fait offense. D’ailleurs, même si certains établissements le long de l’avenue sont plus bruyants que d’autres, ce n’est probablement pas là que se trouvent les cas les plus problématiques, mais plutôt sur des petites rues au sein de quartiers résidentiels où se sont installés certains bars. Il s’agit donc de cas particuliers qui méritent d’être traités de la sorte.

Les propriétaires de bars et de salles de spectacles ne se lancent pas en affaire avec l’intention d’embêter les gens et ils tiennent généralement à leur établissement, de sorte que la ville et ses citoyens auraient beaucoup plus à gagner en s’assurant de favoriser leur succès. En imposant des amendes de plus en plus élevées, la ville enlève à ces établissements les moyens qu’ils ont de régler leurs problèmes. En intervenant de façon souvent musclée, lampes-torches à la main, les policiers font fuir une clientèle généralement constituée de jeunes gens qui n’ont rien à se reprocher. Quand un bar ou une salle de spectacle ferme, ce sont des dizaines de gens qui perdent leur emploi, des centaines d’artistes qui perdent une vitrine ou un lieu de création, et des milliers de gens comme vous et moi qui perdent un endroit de socialisation unique. Tous ces gens votent. À une époque où le cynisme de la population est nourri quotidiennement par l’indifférence et l’arrogance de politiciens à tous les paliers de gouvernement, la maladresse d’un conseil d’arrondissement qui incarnait, pour plusieurs, l’ouverture, la tolérance et l’écoute du citoyen, justifie davantage le désabusement grandissant des électeurs.

La diversité de l’offre culturelle montréalaise fait qu’évidemment, tout ne peut pas plaire à tout le monde, mais tout le monde peut y trouver quelque chose. C’est une qualité dont peu de villes peuvent se vanter et il faut tout faire pour la préserver. La ville est un lieu d’échange, de cohabitation et de compromis. L’attitude des élus municipaux et du service de police de la Ville de Montréal en matière de gestion des nuisances liées au bruit ne favorise en rien l’échange, la cohabitation et le compromis.

7 commentaires:

xkr a dit…

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Sylvain lafrenière a dit…

C'est platte à écrire mais l'avenue du Mont-Royal, La portion de la rue Saint-Laurent qui présente des spectacles actuellement, n'était pratiquement pas occupé par des salles actives dans les années '70, '80 et début '90. Sur Saint-Laurent il y en a eu dans l'immeuble qui est aujourd'hui une église entre Fairmount et Saint-Viateur, sinon ce furent des salles éphémères. D'ailleurs c'est le propres des petites salles de devenir éphémères, mais pas pour des raisons de coercition, mais plutôt de mode. Disons que L'Hémisphère Gauche qui a droit à une deuxième ou troisième vie, est une exception à la règle.
L'intolérance arrogante de vouloir une ville dortoir et donc perdre le côté bohème de réputation mondiale, ça c'est le coeur de cette crise.

Alexandre Paré a dit…

Les salles de spectacles et les bars ne sont pas éternels, comme les autres types de commerces, d'ailleurs. Sauf qu'ils ont été présent dans le quartier depuis longtemps. Le Cabaret du Mile-End était, jusqu'à récemment, le Kola Note, qui était, avant ça, dans les années 80, le Club Soda. La Rockette était le Big Cheese, qui était le Central, qui était le Ganesh... ça fait longtemps. Le Jupiter Room était le Bar St-Laurent. Le Green Room était un bar dont j'oublie le nom dans les années 80-90. Le Purple Haze des années 80-90 est devenu le Saphir. Le Plateau fait partie depuis longtemps du nightlife montréalais, et si les salles changent, c'est parce que le nightlife aussi change, comme le reste de la ville change. C'est normal.
C'est aussi assez triste de constater que pour plusieurs décideurs politiques et autres intervenants, la culture et l'industrie du divertissement forme un gros bloc unique et qu'il se compare à n'importe quel autre secteur d'activité. Quand un magasin de vente au détail ferme, ça peut être triste, mais on se console généralement en se disant qu'il sera sans doutes rapidement remplacé par un nouveau commerce de vente au détail. Quand une petite salle de spectacle ferme, ça prend quelqu'un qui a une vision et qui a les reins solide pour la rouvrir. Les modifications au règlements cassent les reins des petits entrepreneurs de la scène émmergente.

(Je ne te contredis pas et je ne t'engueule pas, Sylvain, je crois que mon commentaire est complémentaire au tien, qui était fort pertinent)

(Je pourrais aussi continuer longtemps et j'espère que d'autres voudront se joindre au débat que je trouve drôlement important même s'il peut paraître anodin)

Alexandre Paré a dit…

Je veux aussi souligner quelque chose que je croyais évident dans mon texte.

La photo du Plateau que j'ai utilisée n'a pas été choisie au hasard. Je crois qu'elle montre très bien la distribution du bruit dans l'arrondissement. Il est très concentré.

Quand Ferrandez défend les modifications au règlement en disant que la situation du bruit est devenue insoutenable, il livre un message qui est faux et confirme une mauvaise réputation qu'il devrait plutôt s'efforcer de démentir. Dire que les gens fuient le Plateau parce qu'ils le trouvent trop bruyant (ça reste à prouver) c'est donner des munitions à ses détracteurs qui ne le connaissent pas bien. Je ne crois pas que les habitants de la rue Waverly, St-Dominique ou Boucher souffrent beaucoup du bruit la nuit.

Etienne CP a dit…

Bien d'accord avec tout ça. Pour avoir grandit sur la rue Mt-Royal, laissez-moi vous dire qu'elle a toujours été très active jusque dans l'est. C'était moins chic (et moins cher!), mais y'avait un cinéma à l'angle de la rue Marquette, des tavernes partout et un cabaret sur Papineau au nord de Mt-Royal (maintenant le La Tulipe). L'argument de Fernandez est fallacieux à ce propos. Et c'est sans parler de la rue St-Denis et St-Laurent.

Mais le vrai problème dans tout ça, en plus de l'augmentation des prix des contraventions, c'est que l'application du règlement repose sur le bon vouloir des policiers. Aucune norme fixe de décibels n'est émise, aucune preuve de bruit ne peut être avancée par les policiers si ce n'est leurs propres dires.

Officiellement, la limite est "zéro bruit", bien que les officiels municipaux affirment que les policiers vont faire appliquer la loi du "gros bon sens" et permettent un peu de bruit.

Pas très correct pour les tenanciers qui voudraient bien appliquer un règlement mais qui n'ont pas les outils pour le faire en ce moment.

Annie B a dit…

Conseil d'arrondissement dans 15 minutes ... plusieurs y seront pour dénoncer la volonté de nouvelle réglementation sur le bruit.

Sylvain Lafrenière a dit…

Je n'ai pas pris le commentaire de manière offensé. Quand je parle de Saint-Laurent c'est au nord de Mont-Royal, ou la majeure partie des boites étaient sur Avenue du Parc. Au sud il y a toujours eu des salles aussi loin que je connaisse.(À vrai dire surtout le Club Soda, qui sera Kola Notte etc au nord) Le Jupiter Room étaient plutôt le Club Saint-Laurent 1 ce dernier sans trop de concerts.
Dans le Mile-End la salle la plus connu après le CS, était le Jailhouse Rock Café (futur Jupiter Room pour l'équipe). Il y a eu la courte vie du Steppe qui était à côté de Renaud-Bray qui était un cinéma de cul (sans trop de clinetèle)

Le problème n'est pas propre au Plateau, mais à Montréal, les salles de spectacles assoient sa réputation hors ville mais crée ses problème en ville. Quand un maire d'arrondissement dit que les visiteurs sont des autres arrondissement, alors il y a un problème de zonage et d'organisation du tissu urbain. En plus d'une crise de granole.
Ce n'est pas mon quartier. je vois moins de concert, mais je suis outré par cet politique qui va faire du mal à long terme.