mardi 7 septembre 2010

Dragon de glace: le clip monstrueux

Malajube || Dragon de glace from Dare To Care Records on Vimeo.


« Il est d’usage d’appeler monstre l’accord inaccoutumé d’éléments dissonants […] J’appelle monstre toute originale inépuisable beauté. » (Alfred Jarry)



Le clip accompagnant la chanson Dragon de glace de Malajube a fait parler de lui aujourd’hui, on a cherché des mots pour le qualifier, puis finalement tout le monde en est arrivé à la même conclusion : c’est « spécial ». En fait, on dit toujours « c’est spécial » quand on ne sait pas quoi dire, quand ce que l’on voit excède ou perturbe un peu nos préconçus et nos gouts habituels.

« Spécial » c’est en quelque sorte la première étape sur l’échelle de la bizarrerie. Quand une action ou un geste (par exemple un meurtre atroce) vient cette fois complètement exploser nos registres de sens, dépasser l’imaginable, quand ce dont on est témoin est trop violent pour être nommé ou catégorisé alors là on emploi le terme « monstrueux ».

Le nouveau clip de malajube est « spécial » pour beaucoup, il sort de l’ordinaire et des belles formes chéries par les étudiants en design de l’UQAM. Ce clip-là est d’un autre genre. Il est spécial en plus d’être monstrueux ; non qu’il soit violent, ou mauvais, mais au sens premier du terme dette fois : il prend pour objets des monstres mythologiques.

Le traitement est des plus intéressant puisqu’il s’inspire de mouvements qui n’ont plus trop d’échos aujourd’hui chez les créateurs visuels : le romantisme et le symbolisme. Dans cette pièce réalisée par Gabriel Allard Gagnon des créatures réinterprètent la pièce sur des tableaux de Joseph Mallord William Turner, Théodore Géricault, Caspar David Friedrich, Arnold Bocklin, Gustave Moreau ou encore Félicien Rops. Quelques exceptions temporelles dans la thématique bien sûr comme cette méduse tirée surement du Caravage et quelques scènes de l’enfer de Jerome Bosch, référence obligée…

Certes on reprochera à l’objet quelques maladresses comme l’incrustation maladroites de certaines scènes de peintures classiques (notamment le radeau de la méduse) ou la présence de personnages métaphoriques inutiles (comme ces enfants tirées de l’Exorciste ou cette prêtresse catholique), mais dans le fond tout se tient et fait sens. L’amateur d’art classique appréciera les références, les autres tourneront surement leur chemin. On peut toutefois considérer l'objet comme la revanche des étudiants en histoire de l'art contre les cool en design ou art visuel et médiatique, pour une fois qu'on leur donne du pain à manger, ils devraient être heureux.




Guide de lecture visuel du clip :


Le Caravage : tête de méduse (1597)


Joseph Mallord William Turner, Die Mole von Calais (1803)


Arnold Boklin, L’Île des Morts (1880)


Caspar David Friedrich, Meeresufer im Mondschein (1838)


Caspar David Friedrich, "L'abbaye dans un bois" (1809-1810)


Théodore Géricault, Le Radeau de la Méduse (1819)

2 commentaires:

Juan Altitude a dit…

Je ne vois pas le lien avec les enfants non plus.

Cela étant dit, je crois qu'il faut rendre hommage aux véritables maîtres sonores du radeau de la méduse, Ahab.

Yet Another Raft of the Medusa (Pollard's Weakness)

Sophie a dit…

Chanson douce, clip sublime (non beau)
Complètement d'accord avec tes propos.
C'est en effet, la revanche des bacheliers en histoire de l'art face à tous les disciples d'Antoni Tapiès et du dessin minimaliste et naïf au pastel des étudiants en design (pas que je ne les aime pas...)
C'est rafraîchissant de voir un clip en opposition à la culture MTV.