jeudi 3 juin 2010

Pistes cyclables : zones de non-droit ?


Depuis que la ville a décidé d’investir massivement dans un réseau de pistes cyclables, il ne se passe pas une semaine sans qu’un article vienne dénoncer l’incivilité des cyclistes dans les pages d’opinions des quotidiens montréalais. Dernier en date, la « lettre aux bons cyclistes » dans le journal métro du 1er juin, lettre de Sylvain Ménard, bon automobiliste et accessoirement chroniqueur culturel au 98.5.

La rengaine est toujours la même, les pistes cyclables sont des lieux de non-droits où la mort guette à tous les coins de rue et cela est moins la faute des autos que des cyclistes eux-mêmes ; pourquoi ? Parce que les cyclistes sont dangereux, irresponsables et insouciants. À voir comme il est dépeint — au mieux comme un bohème écolo un peu insouciant, au pire comme un ultra individualiste irresponsable qui ne se soucis pas de la sécurité des autres – le cycliste semble être devenu la grande menace de nos métropoles. Le cliché n’est pas vraiment nouveau et s’appuie sur un imaginaire du cycliste indiscipliné et anticonformiste antithèse de l’automobiliste sérieux et travailleur. Dans nos sociétés modernes, l’auto est le moyen que les gens normaux et responsables (ils ont une famille) utilisent, le vélo c’est pour les artistes (célibataires).

Les pistes cyclables seraient ainsi des espaces sans règles où règne l’anarchie la plus sauvage, un peu comme la Somalie, mais un tout petit peu moins violent, quoiqu’ici les « kamikazes » du guidon (dixit Syvain Ménard) ont remplacé les pirates armés. Comme au moyen-âge, on se plait à raconter les histoires les plus sordides sur ces habitants des contrées inamicales et des forêts hostiles pleines de Robins des bois et de voleurs en tout genre. La piste cyclable c’est un peu comme la foret de Sherwood, en pire. Sylvain Ménard raconte ainsi l’anecdote de ce cycliste commando qui insulte (pour le plaisir surement) une douce et pauvre femme portant son enfant dans les bras… Tous les stéréotypes de la veuve et de l’orphelin sont convoqués pour les besoins de la caricature.

Pourquoi tout ce débat aujourd’hui autour des pistes ? Outre l’exaspération de certains automobilistes engoncés dans une pensée de plomb qui associe le retour de la bicyclette au retour à l’âge préindustriel (ou qui se déculpabilisent de polluer en critiquant les pratiques écologistes), le problème est que les pistes cyclables sont victime de leurs succès et de l’augmentation marquée du nombre de cyclistes ; il y a surpopulation. Cette augmentation de l’achalandage est notamment dû au fait que les pistes sont devenues des voix de dégorgement pour tout ce qui n’est ni piéton, ni auto : patins à roulettes, trottinettes, poussettes, fauteuils roulants électriques…

Enfin, d’un point de vue plus sociologique, la piste cyclable confronte notre société à ce qu’elle déteste le plus : la liberté. En effet, notre société vieillissante supporte de moins en moins les espaces sans règles et cela s’applique à internet comme aux pistes cyclables (À cet égard, il est étonnant de remarquer comment la génération qui a le plus crié pour la liberté en est aujourd’hui effrayée…). Ainsi, chaque article d’opinion se termine sur les mêmes conclusions : il faut réglementer et punir plus sévèrement. Rien de plus naturel que d’inventer de nouveaux règlements pour une société qui est passée maitre dans l’art de légiférer et de châtier: vitesse limitée, plaques d’immatriculation, permis de conduire à point pour vélo, port du casque obligatoire, et pourquoi pas une ceinture de sécurité et un couvre-feu tant qu’on y est ? Où est le temps béni où il était interdit d’interdire ?

C’est un fait avéré, les cyclistes respectent moins la signalisation que les automobilistes, tout comme les piétons. Faut-il pour ce fait punir ces deux publics aussi sévèrement que les automobilistes ? Veut-on vivre dans une société où plus aucun espace de liberté n’existerait et où les contraventions feraient partie de notre quotidien ? Ou faut-il plutôt verbaliser les usages de transport en proportion de leur dangerosité ? Combien la voiture blesse et tue-t-elle de piétons chaque année ? Et le vélo ? Une chose est sûre quand on sera confronté au premier mort d’un piéton tué par un cycliste, ce débat sera encore une fois rouvert et on peut parier que les maniaques de règles et les avides de punitions gagneront.

3 commentaires:

Anonyme a dit…

Bonjour, Fabien. Bon texte.
Une réflexion: le jour où on prendra acte de ce que le Piéton, le Cycliste et l'Automobiliste s'incarnent de plus en plus dans la même Personne (une sorte de dogme de la Trinité mais inversé), on comprendra que c'est à d'abord cette personne d'être conscient à tout moment de ses autres incarnations et d'agir en conséquence.
Certes, il y a encore beaucoup à faire, beaucoup à apprendre de l'Europe nordique aussi, mais sur 30 ans, l'amélioration est mesurable.
Une info: il y a eu, hélas, décès d'une piétonne frappée par un cycliste sur la piste René-Lévesque, devant Radio-Canada. Ça fait 10 ou 15 ans. Je ne crois pas qu'il y en ait eu d'autre.
Jean Paré, urbaniste (et incarnation active des 3 formes d'itinérance)

Anonyme a dit…

En fait, avant d'instaurer de nouveaux règlements, les gens devraient s'efforcer à respecter ceux qui sont à la base du système. En instaurer plus alors que les gens ne respectent déjà pas les anciens, ce serait ridicule. En tant que cycliste, par exemple, j'aimerais vivre dans un monde merveilleux où les automobilistes vérifient leur angle mort (et donc me voient et ne me coupent pas en débiles mentaux)et où plus de gens mettraient leurs clignotants... Ça éviterait pas mal de frustrations...

Martin ITFOR a dit…

TRès joli texte Fabien, justement, j'ai rencontré les responsables de la ville de Montréal ce matinpour le sujet des piste cyclables...