samedi 1 mai 2010

NOUVELLE POLITIQUE SUR L’ALCOOL AU PIKNIC ÉLECTRONIK : GRANDEUR ET DÉCHÉANCE DE LA DÉMOCRATIE VIRTUELLE


Le 28 avril dernier, les organisateurs du Piknic Électronik ont publié une info-lettre sur leur site web informant leurs clients d’un changement de politique concernant l’alcool apporté sur le site. En raison de « comportements qui dépassaient les limites de l'acceptable », les organisateurs ont décidé d’interdire purement et simplement à leurs clients d’apporter leur propre alcool ; un changement d’orientation radical pour un événement qui s’est toujours targué d’être un lieu de démocratisation de la musique. L’alcool apporté par les clients du Piknic était un droit acquis depuis les débuts de l’événement et contribuait à lui conférer une originalité incomparable à aucun autre événement du genre en Amérique du Nord. Le concept de “picnic” en prend ainsi pour son rhume. Comme l’ont fait remarqué en moins de 48 heures les 130 commentaires laissés sur le site des organisateurs et les 3000 membres qui se sont joints à une page Facebook s’opposant à la nouvelle politique, le “Piknic Électronik” n’aura plus de “picnic” que le nom si on ne peut plus apporter ses propres consommations.


Chassée et traquée, la glacière ne sera tranquille qu'au Beach Club cette année


Les organisateurs ont justifié cette mesure par la volonté d’assurer un environnement sécuritaire pouvant accueillir à la fois les danseurs et leurs familles. On se demande comment ils y réussiront alors qu’on sait que l’alcool apporté sur le site par les clients était quantitativement bien moindre que les consommations que les organisateurs vendent eux-mêmes (+/- 20% de la consommation totale selon nos sources). Les critiques ont raison de douter de l’efficacité d’une telle mesure en rapport à son objectif, et les paranoïaques ont tôt fait d’accuser les organisateurs de cacher leurs motivations mercantiles derrière le paravent de la sécurité. D’autant plus que l’aspect “familial” du rassemblement était depuis déjà longtemps affecté par la popularité de l’événement: à 20h30, durant une prestation de Richie Hawtin l’an dernier, on pouvait compter plus de 3000 personnes sur une piste de danse mesurant un maximum de 3000 pieds carrés. On se demande encore qui, dans ces circonstances, oserait rester là avec son enfant de 5 ans. “Le Piknic est un lieu familial.” Euh oui... dans l’après-midi. Tout le monde s’entend que le Piknic n’est plus les 300-400 personnes rassemblées autour d’une table en bois ; l’événement est devenu « mainstream », ce qui n’est pas une mauvaise nouvelle pour autant si on considère que ses artisans contribuent à faire rayonner Montréal sur la map de la musique électronique.


Le Picnik, un environnement familial en après-midi


Car force est de rendre grâce à cette gang sympathique qui a su tenir le pavé bien haut pendant que le reste de la ville sombrait dans une apathie que tous les grands projets de notre bien petit maire n’ont su encore réveiller. Avec la perte des afterhours dignes de ce nom (Playground, Sona et Aria), il ne reste que le Piknic (et dans une mesure plus masculine, le Stereo) pour assurer la réputation de Montréal comme passage obligé des grandes vedettes et celles en devenir de la scène électronique.

Toujours est-il qu’au strict plan de la communication, l’opération s’avère un fiasco total aux proportions épiques ; proportions dont on redoute les conséquences. Face au tollé populaire, les organisateurs ont promis de publier une seconde info-lettre dans les jours qui viennent pour “expliquer en détail ” à la plèbe les raisons profondes ayant motivé leur décision. Jurant que leurs motivations ne sont pas mercantiles et accusant les clients insatisfaits de leur faire un procès d’intention, les organisateurs du Piknic et leurs amis ont envahi Facebook pour se livrer dans des combats au corps-à-corps avec les dissidents. La bataille est dure et les propos sont véhéments : d’un côté, les dissidents accusent les organisateurs d’être des capitalistes qui se cachent derrière des motivations sécuritaires (à la manière de nos gouvernements dans la “lutte au terrorisme”) et de l’autre, les organisateurs et leurs défendeurs accusent les critiques d’être la source du problème, n’hésitant pas parfois à les dépeindre comme des alcooliques n’ayant rien à foutre de la musique et polluant l’esprit de leur événement. On a déjà vu mieux en terme de stratégie de communication que cette dichotomie entre le Bien et le Mal s’étant instaurée entre les deux camps.


Le Picnik "in full effect" au coucher de soleil


Le problème réside donc plus dans la communication du message et dans le mode de réaction des organisateurs face à la vague de protestation que dans le changement de politique en lui-même. Prenant certains clients mécontents à partie, leur disant qu’ils font partie du problème plutôt que de la solution, les organisateurs nous donnent un cours 101 de ce qu’il ne faut pas faire en situation de gestion de crise. Leur contre-attaque est diluée dans de multiples intervenants souvent émotifs qui nuisent à la réputation de la marque en n’ayant aucune espèce de notion bien basique du “service à la clientèle”. C’est con, mais on se doit de leur répéter : il leur serait plus profitable de calmer le jeu plutôt que d’attiser les braises de la dissidence.


Le port du chandail, une solution alternative à l'interdiction ?


En y réfléchissant bien, ils auraient peut-être mieux fait de mettre ce changement sur le dos de l’inflation des coûts reliés à leur événement. Les clients ne se seraient pas sentis dupés et n’auraient pas eu l’impression de se faire mentir en plein visage. Habitués à se plier à l’austérité de la logique des “compressions” avec laquelle on les gave depuis le règne de Lucide Bouchard, les jeunes clubbeurs d’aujourd’hui, parfaits représentants du capitalisme individualiste de notre époque, sont plus enclins à tolérer l’exploitation économique plutôt que l’exploitation morale. C’est sûrement ce qui explique que certains d’entre eux croient dur comme fer que les VPs du Piknic aient changé leur politique pour pouvoir payer le yacht qu’ils partagent avec Tony Accurso. Y’a que le retardé pour croire qu’on devient riche à organiser des picnics, commandite de Fido ou pas. Malgré toute cette belle solidarité parmi les clubbeurs aux revenus précaires, mon petit doigt me dit que le soulèvement risque bien d’être temporaire ce qui, à terme, aura prouvé aux organisateurs que pour eux, le jeu en valait la chandelle.

La saga n’est toujours pas terminée puisque la plèbe ignorante attend toujours la lumière de la deuxième info-lettre (celle devant les laver du doute et les ramener dans le cheptel docile de la religion du Picnik) avant de cesser leur campagne militante. À cet effet, on dénombre également une page Facebook invitant les dissidents à boycotter le premier Piknik de l’été (mais pas tous, quand même... ce ne sont pas des radicaux) pour protester contre la nouvelle mesure. Doutant de l’efficacitié des boycotts en cette ère du Tout-Économie, nous, chez AACAF, leur proposons plutôt d’apporter chacun une caisse de 24 à laisser aux hôtesses tout-sourire qui les accueilleront à l’entrée. La vue de trois ou quatre cents caisses de Budweiser tiédissants sur la pelouse a toujours été pour nous le symbole ultime de la révolution par la fête.

Mais ce qui nous étonne le plus en tant que blogs cool et branché montréalais, c’est pourquoi après maintenant 4 jours de crise, absolument personne des autres sites web cools et branchés montréalais n’a encore osé parler du sujet dans une publication virtuelle. Que ce soit chez 33Mag, Nightlife, Urbania, P45, Bombe.tv, ... tant de blogues pourtant rapides sur la gâchette pour dénoncer une érosion du droit à la fête (qu’on pense à la SAT, dernièrement) qui n’ont toujours pas encore eu le courage de parler/dénoncer/appuyer la situation. Ça se comprend, le Picnik Électronik ayant, au fil des années, tissé des alliances corporatives avec la majorité de ces joueurs, on constate qu’on ne mord pas la main qui nous nourrit. Montréal demeure un village, et dans un monde aussi petit que le nôtre, il est troublant de constater la belle solidarité qui unit les “makers” des nuits montréalaises quand la menace vient de l’intérieur plutôt que de l’Hôtel-de-Ville. Douteux...


AJOUT: En date du 1er mai, Fête des Travailleurs, le Piknic a publié la très attendue info-lettre qui détaille exhaustivement les raisons du changement de politique. On se demande pourquoi ne pas avoir expliqué tout ça lorsqu'ils ont lâché "la bombe"; ça leur aurait évité de se faire 4500 ennemis sur Facebook. En espérant que leurs explications se rendront jusqu'à eux puisqu'ils réussissent tout de même presqu'à nous convaincre que c'est pour notre bien... C'était peut-être voulu pour faire baisser le nombre de participants ? Si tel est le cas, Clotaire Rapaille dirait que c'est un acte manqué...

Aucun commentaire: