lundi 26 avril 2010

LA SUBVERSION DU POLITIQUE EN ART APRÈS LE 11 SEPTEMBRE

Romain Gavras est certainement l’un des réalisateurs les plus intéressants à émerger de la scène du vidéoclip depuis la Belle Époque des DVD Director’s Label (Gondry, Sednaoui, Cunningham, etc.).


Avec “Stress” pour le groupe Justice, Gavras commençait à esquisser une certaine approche du cinéma engagé post-11 septembre. Le clip a créé toute une polémique en France puisque Gavras filme des “racailles de banlieue”, donc des jeunes arabes et noirs, qui fracassent et agressent tout ce qu’il y a autour d’eux, jusqu’à s’en prendre à la toute fin au caméraman lui-même. Les faux-culs ont vite fait de s’indigner sur ce qu’ils considèrent être soit une apologie de la violence gratuite (à droite), soit un portrait raciste d’une problématique sociale (à gauche).




C’était pourtant fort simple à comprendre: Gavras démontrait les effets pervers du traitement médiatique sensationnaliste de la problématique des banlieues françaises. Merde, le caméraman se fait agresser à la fin. Vous avez pas compris ?

Son dernier rejeton, “Born Free”, filmé pour l’égérie nu rave londonienne M.I.A., continue d’astiquer la même approche de mise-en-scène qu’on pourrait qualifier d’ ”hyperréalisme documentaire” en traitant d’un sujet social provocateur à travers une esthétique du choc par la violence. C'est tellement cru que même YouTube a refusé de la mettre en ligne.



Cette fois-ci, Gavras met en scène une chasse aux roux menée par l’armée américaine. Les roux deviennent ici des terroristes qu’on doit à tout prix pourchasser et condamner. Le clip multiplie les provocations: passages à tabac, nudité, langage vulgaire... Tout est là pour exciter notre cerveau limbique: caméra à l’épaule “coqué sur le vif”, effets sonores venant appuyer la violence à l’image, montage épileptique renforçant la sensation de... stress. Déjà, on voit que certains la pogneront pas.

En voyant “Born Free”, “né libre”, j’ai pensé au conflit israélo-palestinien, à la guerre en Irak et en Afghanistan, et je me suis demandé ce qu’on aurait dit si on avait remplacé les roux par des Arabes. En ce sens, Gavras réussit à nous glisser une impression de son engagement politique, mais sachant très bien que le sujet de l'Intifada est beaucoup trop sensible pour être abordé de front, il a changé les arabes par des roux. Pis là ça devient drôle, comestible, parce qu'il a fait semblant d'enlever son discours politique. C'est du cinéma engagé qui s'auto-censure pour réussir à l'intérieur d'un système qui ne tolère plus trop la critique. Comme le cinéma iranien, mais dans un contexte capitaliste (le clip demeure une publicité).

Notre système économique a-t-il atteint le niveau de totalitarisme qui oblige les artistes voulant se faire entendre dans leur société à employer la subversion pour passer leur message ?

AJOUTS:
1 - YouTube diffuse la vidéo, mais faut s'inscrire et jurer sur son laptop qu'on a 18 ans.
2- Fabien, mon ami le plus érudit, me souligne un clin d'oeil à Punishment Park, le film-culte de Peter Watkins (que je n'ai pas vu).

2 commentaires:

Mlle G. a dit…

Je ne pense pas que de switcher les roux pour des palestiniens ne soit vraiment de l'auto-censure pour mieux passer aux yeux des capitalistes. Ça fait pas vraiment de sens. Gavras devait déjà savoir que son film ne passerait pas. Peut-être même qu'avec des vrais arabes les gens auraient moins parlé. Je crois plutôt qu'il faut prendre les rouquins comme l'allégorie de la minorité visible, et en même temps un clin d'oeil au hate populaire sur les internets contre eux. Ça renforce le message de la ridiculité du racisme.

Celà étant dit, moi ça me fascine qu'il y ait des gens qui n'aient pas compris le deuxièmme niveaux, pourtant pour moi si clair.

a a dit…

Ah. J'ai vu Punishment Park. Je n'avais pas fait le lien cependant.