mercredi 24 mars 2010

À propos de la discrimination linguistique

Cette déconstruction précédente des discours en art contemporain me rappellent les travaux du linguiste William Labov, qui publia en 1966 The Social Stratification of English in New York City (La Stratification sociale de l'anglais à New York). À travers ses travaux, Labov a démontré que la façon qu’un individu s’exprime trahit peut-être son appartenance de classe, mais n’influence pas l’intelligence de son discours.


William Labov


Dans les années 60-70, aux États-Unis, les linguistes old school voyait dans le parler des Noirs newyorkais un manque d’intelligence. Par exemple, les Noirs utilisaient la double-négation plutôt que la simple négation (qui est la règle en anglais pour nier une proposition). Les Noirs disaient “I AIN’T (have not) got NO money”, tandis que la forme d’usage en anglais veut qu’on nie la proposition qu’une seule fois “I do NOT have money”.

Cette incapacité à parler proper english trahissait selon eux un manque d’intelligence tout droit sorti des théories eugénistes en vogue à l’époque. Mal leur en pris lorsqu’on leur appris que le français, tout de même pas une langue tribale africaine, utilisait la double-négation comme règle syntaxique de base. “Je N’ai PAS d’argent” ne veut pas dire que j’en ai; une langue n’est pas qu’un simple système logique mathématique où deux moins donne un plus. Au Québec, à la même époque, on snobait ceux qui disait “J’ai PAS d’argent”, les accusant de parler un joual parce qu’il n’utilisait pas... la double-négation. La débat sur le “bien-parler” ne date pas d’hier et Labov nous montre qu’il n’est pas exclusif au Québec.


Message d'intérêt public raciste des années '50


Toujours est-il que dans une de ses études, Labov posa une question ouverte à deux candidats noirs newyorkais issus de milieux sociaux opposés. Le premier était un jeune noir éduqué à l’université Yale; le second était un proxénète de Brooklyn. Il leur demanda “Est-ce que Dieu existe ?”. La réponse du premier sujet fait deux pages où il passe par une démonstration philosophique dans laquelle Descartes et Heidegger se côtoient, pour en arriver à la conclusion qu’il ne croit pas en Dieu. Le second tient un discours beaucoup plus concis mais avec des yo shit man dedans. J’ai oublié le raisonnement du gars de Yale, mais je me rappelle que le proxénète de Brooklyn disait à peu près ça : “Dieu a dit qu’il a fait l’Homme à son image. L’Homme fait la guerre, traite son prochain comme de la merde, fak’ Dieu n’existe pas sinon il ne laisserait pas faire ça.”

Le discours du gars de Yale étonne par ses compétences linguistiques, son érudition et son bagage de connaissance, mais ça ne veut pas dire qu’il est plus intelligent que le proxénète de Brooklyn. Si j’analyse le discours du proxénète sous l’angle de la performance plutôt que des compétences, la simplicité de son message a fait qu’aujourd’hui encore, je me souviens de cette anecdote qui permit non seulement à Labov de prouver que lorsqu’on analyse un discours, il faut considérer la performance d’un locuteur au-delà de sa compétence, mais aussi que le parler d’un individu n’est que le produit de son milieu social et économique et que de rejeter une idée parce qu’est mal exprimée est une forme de discrimination linguistique.


Basil Bernstein


Basil Berstein, un sociologue britannique, interpréta ces faits de manière plus militante. Il développa les concepts de codes élaborés et codes restreints. Sa théorie du “déficit linguistique” veut que les classes dominantes maîtrisent mieux les instruments d’expression en usage dans une société que les classes défavorisées et que ce déficit linguistique empêche une promotion sociale aux moins nantis. Il révélait ainsi une notion de discrimination socio-linguistique qui n’est pas étrangère à tout québécois conscient des rapports schizophréniques qu’il entretient avec sa langue. À travers son travail, il démontra que les minorités dominées adoptent les stéréotypes des majorités dominantes.

Ça explique peut-être un peu pourquoi ce blog s’appelle “as cool as fighting”, mais qu’on y écrit en français. Ça peut juste venir de Montréal...

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Bravo. Merci de nous le rappeler. Bourdieu et Passeron aussi, dans Les héritiers...