mardi 23 mars 2010

Déconstruction de 3 textes du Musée d'Art Contemporain de Montréal

On nous a reproché de nous attaquer à de jeunes passionnées de l’art qui ne voulaient pas mal faire et déconstruisaient le langage dans leurs textes de la même manière que les œuvres d’art contemporaines déconstruisaient le réel… Rappelez-vous ce texte merveilleux qui accompagnait l’exposition Faux cadavre à la Galerie Léonard & Bina Ellen de l'Université Concordia l’année dernière, tout un exemple de déconstruction, sans parler de notre déconstruction qui en suivit

Et bien, pour contrer cette critique et pour ne pas tomber dans la facilité, nous avons décidé de lire le magazine du musée d’art contemporain de Montréal (hiver 2010) pour y pratiquer le même exercice.


Marcel Dzama


Le texte sur Marcel Dzama, écrit par le commissaire Mark Lanctôt, est un texte bien honnête, simple qui touche son but : nous parler de plus de l’artiste que du commissaire. On rit un peu (mais pas méchamment) au dernier chapitre quand l’auteur, au lieu d’expliquer des concepts abscons (comme cela devrait un peu plus être le cas dans ce genre de publications) ,explique des mots plutôt anodins ; exemple :

« Si les œuvres semblent vaguement (plutôt que précisément) reliées à un ensemble de références, c’est qu’elles sont induites par des récits ouverts, chargées de scènes ambivalentes de torture, de danse et de fantasmagorie érotique. »

En effet, quand je cherche dans mon antidote, vaguement est bien l’antonyme de précisément. Pour ce qui est du sens de la phrase, autant vous prévenir, l’auteur ne prend pas le temps d’expliquer ce que sont ces « récits ouverts » qui « induisent » les œuvres.

Toujours dans le même texte et dans le même registre de l’explication un peu inutile, mais drôle à lire (surtout à voix haute) on retrouve au chapitre suivant

« Dzama transforme une imagerie en apparence arbitraire et saturée de nostalgie en une espèce de mythologie qui est attirante sur le plan esthétique (les œuvres sont belles), tout en interdisant une lecture trop simpliste. »

Pour ceux qui n’avaient pas compris, attirant sur le plan esthétique signifie beau. Pour la suite, imaginez un peu qu’une œuvre d’art contemporain offre une lecture un peu trop simpliste, ce serait d’un tel mauvais gout que ça pourrait être rabaissé au rang du design.


Luanne Martineau

?!?!?

Le texte suivant décrit les œuvres de Luanne Martineau (qui ressemblent à des vomis de chat et je suis gentil, photos à l’appui) dans un style un peu pompier tout en énumérant tous les poncifs de l’art contemporain.

Les œuvres de Luanne sont ainsi hybrides (en art contemporain les oeuvres sont toujours hybrides, mais sont-elles aussi hybride que ça?), engagées (faut le lire pour le croire) et complexes visuellement (lire laides). On note, une fois n’est pas coutume, l’introduction d’un néologisme sous la forme d’une forgerie pour décrire la pratique de l’artiste dont les œuvres se définissent comme des « drulptures », c’est à dire « un mariage unique » de drawing et de sculpture (LOL). Vous vous en doutez surement, Luanne « est une fervente lectrice des écrits d’artistes et déconstruit sciemment et systématiquement les fondements formels, critiques et idéologiques de l’avant garde américaine depuis les années 1950. » Elle fait ça tous les jours au petit déjeuner.

Entrons dans le vif du sujet :

« Par le biais de son travail, Luanne Martineau s’investit dans une série de conversation avec différents interlocuteurs : L’expressionnisme abstrait, le postminimalisme, le féminisme, la culture populaire, la ruralité des prairies et l’artisanat. »

La formulation « une série de conversation avec différents interlocuteurs » me rappelle quelque chose, j’ai déjà interviewé quelqu’un qui utilisait la même expression, je la retrouve dans une entrevue que m’a donnée Lesley Johnson pour la revue art & design et portant sur l’exposition à venir du MAC (Musée d’Art contemporain de Montréal). Sans surprise, je découvre que le texte sur Luanne Martineau est signé de la même personne.

« C’est pour cela que nous avons développé l’exposition autour d’artistes qui dans leurs œuvres, ont développé un dialogue, ou ce que j’appelle une conversation, avec l’œuvre spécifique d’un architecte ou d’un designer montréalais. »

Sachez que dorénavant, on ne dira plus des artistes qu’ils ont été influencés (quel terme rétrograde !) par des mouvements et des artistes du passé, mais bien qu’ils entretiennent, grâce à une ligne téléphonique transhistorique une conversation avec des interlocuteurs du passé. Rien de métaphysique là dedans.

Plus loin, le texte devient plus obscur encore, à la limite du paranormal, quand il aborde la notion de « double encodage » :

« Logée au cœur de la pratique de Luanne Martineau, la notion de double encodage est ouvertement reliée à l’architecture postmoderne, au baroque et à l’artisanat contemporain. Elle réfère à l’insertion d’au moins deux codes reconnaissables – mais opposés - pour perturber et déstabiliser le sens. Martineau identifie les langages formels qui semblent posséder un contenu idéologique fixe (l’expressionnisme abstrait par exemple) et tente de créer des situations formelles qui se contredisent et sabotent ce contenu. Dans son approche, les techniques artisanales fonctionnent comme un dispositif perturbateur qui devient le moyen par lequel elle parvient au double encodage. Cette démultiplication des codes produit des œuvres qui refusent de se confiner confortablement aux catégories de l’abstrait ou du figuratif, du minimalisme ou de l’expressionnisme, du design ou de la sculpture, du beau ou du grotesque, du majeur ou du mineur, de l’artisanat ou de l’art. »

Si vous êtes arrivé jusqu’au bout, vous êtes fort, mais vous êtes encore plus fort si vous avez compris quelque chose. Mis à part les premiers mots qui font penser à une critique gastronomique de Marie Claude Lortie dans la Presse (« Logé au cœur du plateau, ce petit restaurant saura vous recevoir dans une ambiance conviviale…. »), rien n’est léger dans ce paragraphe.

Résumons : la notion de double encodage réfère à l’insertion d’au moins deux codes reconnaissables, mais opposés.

Quels sont ces deux codes ? Les langages formels au contenu idéologique fixe ? des situations formelles qui se contredisent et sabotent ce contenu ? Ou encore les techniques artisanales qui fonctionnent comme un dispositif perturbateur ? Peu probable que ce soit ces dernières, pusiqu’il est dit juste après que les techniques artisanales fonctionnent comme un dispositif perturbateur, dispositif qui devient le moyen par lequel Luanne Martineau parvient au double encodage. Les techniques artisanales ne sauraient donc être un des deux codes. Vous me suivez ? Non, moi non plus, passons au texte suivant.


Etienne Zack

Spills in a safe environnment, 2009

Le texte de François LeTourneux, prend le contrepied du style de Marc Lanctôt sur Marcel Dzama qui pronait un style simple, didactique, un peu gauche sur les définitions, mais parfaitement adapté au contexte du musée. Dans son texte, le conservateur adjoint au musée abuse du bénéfice du locuteur et n’écrit non pas dans le but d’expliquer (registre didactique propre au musée qui veut apprendre des choses à son public), mais dans celui de se gratifier.

« La prolifération atteint un point limite de surcharge et de saturation, comme si l’accumulation des strates sémantiques et l’opacité de la lecture répondaient à la menace d’un effondrement, ou annonçait les multiples débordements d’un animisme fantasque et baroque. Animisme et ordonnancement métonymique jouent ainsi de concert pour élaborer une méditation sur le corps et les diverses forces systémiques auxquelles il peut être soumis. »

Sur le nombre de personnes qui ont lu ce texte, combien sont capables de dire ce qu’est une métonymie ? Alors, imaginons ce qu’il en est de l’expression pénible « d’ordonnancement métonymique »…

Un conseil aux commissaires, conservateurs et autres thuriféraires de l’art et amoureux de la culture avec un grand C, écrivez simplement, pour que le public ait envie de vous lire et comprennent ce qu’il voit, n’écrivez pas pour prouvez à un petit cénacle d’initiés votre intelligence. Cela ne sert à rien de tenir un double discours sur la démocratisation de l’art contemporain et de produire des textes ésotériques qui n’ont pour seule conséquence que de produire une violence psychologique sur un spectateur qui se sent, à leur lecture, bête et incapable de comprendre.


Pour finir

Pour finir, dans une autre salle du musée, consacrée au dons et aux nouvelles acquisitions, on a trouvé cette phrase vide de sens, mais qui, si on la lit comme un poème prend toute une dimension poétique :
« À partir du moment où une stratégie de conception de l’espace se discerne, certains enjeux extra-formels se révèlent. » On pourrait la réécrire comme ça:

À partir du moment où
une stratégie de conception de
l’espace se discerne
certains enjeux extra-formels
se révèlent

Mark Lanctot

Cette photo m'a valu un avertissement de la part du gardien du musée, notez mon courage.



8 commentaires:

ecp a dit…

Un délice de déconstruction, encore une fois.

fab a dit…

J'aime beaucoup que "Luanne Martineau s’investit dans une série de conversation avec différents interlocuteurs : L’expressionnisme abstrait, le postminimalisme, le féminisme, la culture populaire, la ruralité des prairies et l’artisanat." Je m'inquiete un peu du fait que ses interlocuteurs soient tous des amis imagniniares, mais je suis rassuré de savoir qu'elle ne me parle pas, à moi.
Pis des oeuvres qui ressemblent à du vomi, présenté par un vomi verbeux, il faut reconnaitre une cohérence presque conceptuelle.

Étienne Régulier a dit…

Ça sent le département des art de l'uqàm...Le programme de poésie pour justifier son scrapbooking.

marie a dit…

j'ai tellement rit.
quand j'y pense, ce qu'il y a de fun avec la déconstruction, c'est que ça peut être pratiqué sur presque n'importe quel texte de description de démarche artistique et ça risque d'être drôle.

oh, attendez, je dois vous laisser, j'ai un appel du passé de l'art, il va me dicter quelques inspirations.

Anonyme a dit…

On appelle ça déconstruction parce que c'est une analyse de la rhétorique?

Anonyme a dit…

ya Derrida qui doit se retourner dans sa tombe...

Fabien Loszach a dit…

tant mieux si ce viens con de Derrida et ses de la construction et de la "différance" (son néologisme) du signe n'y trouve pas son compte, il n'a pas le monopole de al déconstruction à ce que je sache.

Anonyme a dit…

VRAIMENT DRÔLE. Merci pour l'orgasme. Ça me fait penser aux mandats des troupes de théâtre, notamment de la relève. Y'a du jus là-dedans aussi!

Par contre, ces mandats ne sont pas formulés pour impressionner les initiés des Nobles-Arts (ou intimider les autres), mais pour répondre à des impératifs administratifs provenant des Hauts Lieux du Fonctionnariat ($$), ce qui rend la déconstruction moins jouissive, voire pas fine pantoute.