jeudi 25 février 2010

La marque indélébile de l'anti-conformisme n'est plus...


Si les historiens et les anthropologues ne peuvent toujours pas mettre le doigt sur l'origine exacte des tatouages, il est toutefois possible de remonter très loin dans le temps, jusqu'à plusieurs millénaires avant notre ère, et d'en retrouver des traces. Plusieurs experts les croient d'ailleurs aussi vieux que l'humanité elle-même. Chez la plupart des cultures, le tatouage est le signe d'une appartenance à un groupe quelconque (religieux, tribal, militaire) et fait office d'uniforme ou de carte d'identité. L'explorateur français Jules Dumont D'Urville écrira, au retour de ses voyages en Antarctique: "Je remarquai que ces sauvages avaient cherché à imiter, au moyen du tatouage, les épaulettes et les galons qu'ils ont vu sur les uniformes des officiers anglais." (Dumont D'urville, 1844) Dans d'autres cas, le tatouage peut témoigner d'un rituel, religieux ou médical, et l'on marque le passage (réel ou désiré) d'un état à un autre.

Tête Maori momifiée et tatouée

Quelques écrits de l'Ancien Testament se chargeront éventuellement de donner mauvaise réputation à la pratique et feront qu'elle soit interdite. Le corps est une création divine qui ne doit être modifiée. Chez les Juifs, cette interdiction sera renforcée au sortir de la seconde Guerre Mondiale, lorsque l'on apprendra que les prisonniers des camps de concentration étaient numérotés à l'aide de tatouages.

L'on convient généralement que le retour de la pratique chez les sociétés Chrétiennes passera d'abord par les marins, fort impressionnés par les exemples dont ils furent les témoins lors de l'exploration des îles du Pacifique vers la seconde moitié du XVIIIe siècle. Dès lors, la pratique devient partie intégrante de la culture navale, puis se transmet progressivement aux milieux criminels et aux autres populations ouvrières et intègre la culture populaire, s'imprègnant au passage d'une réputation peu enviable. Le tatouage connaît une nouvelle vague de popularisation au cours de la seconde moitié du XXe siècle, alors que les gangs de motards (dont la très grande majorité ne sont pas criminels) se multiplient aux États-Unis. Le tatouage s'infiltre ainsi au sein des courants marginaux et de la contre-culture. Les Hippies emboîtent le pas, puis, à la fin des années 1970, les Punks suivent. Les formes traditionnelles associées aux diverses cultures marginales (crânes, dés, roses chez les motards; pin-ups, ancres chez les marins; etc.) sont de plus en plus exploitées et deviennent de plus en plus complexes. Elles perdent leur signification au profit de l'esthétisme.


Le tatoueur devient un artiste et cesse d'être associé à un mouvement en particulier. Le tatouage, ainsi dépourvu de toute signification, devient accessible à tous et devient le signe de l'individualisme et de l'originalité de celui qui le porte. Il n'est plus que le symbole d'une rébellion adolescente. "Je suis le maître de mon corps." Le tatoué occidental moderne doit alors donner une signification toute personnelle à son ou ses tatouages, qu'il n'en ait qu'un seul ou plusieurs, qu'ils soient petits ou gros, visibles ou cachés.

Ainsi, dépourvus de toute signification, les tatouages génériques choisis dans les cartables qui traînent dans les boutiques de tatouages deviennent un avertissement permanent: "Je suis un loser", ou encore, "voici l'étendu de mon bon goût".

Exemples de tatouages génériques

L'adepte contemporain, celui pour qui le tatouage est devenu une drogue et qui dépense des fortunes pour s'orner de mosaïques colorées des phallanges aux clavicules, doit se justifier et faire de l'oeuvre d'un autre l'essence de sa personalité. Il répétera généralement une histoire originale et impregnée de symbolisme pour justifier tel ou tel forme, couleur, objet ou personnage. Il se gardera bien sûr de mentionner que les citrouilles en colère stylisées qu'il a sur le bras ne sont là, en fait, que pour camouffler une erreur de jeunesse: le tatouage générique qu'il s'est fait faire à l'âge de 16 ans. Ce n'est bien sûr pas le cas pour tous les adeptes du tatouage, mais le besoin de se justifier est généralisé, principalement parce que le tatouage est tellement répandu qu'il est maintenant dépourvu de toute originalité et de toute subversivité. Si l'on demandait autrefois "qui d'entre vous est tatoué?" à un groupe de jeunes et que l'on obtenait que très peu de réponses positives, il faut aujourd'hui poser la question inverse pour obtenir le même résultat. L'un des principaux symboles de l'anti-conformisme n'est plus. Il fait maintenant partie des accessoires cools que le mainstream a adopté et que les parents ne trouvent plus rébarbatifs. Sans rien enlever à son talent, Coeur de Pirate doit une partie de son succès auprès d'un public plus âgé à ses tatouages qui, selon ce que l'on a pu lire ou entendre dans les médias depuis près d'un an, lui donnent un air rebel sans pour autant faire d'elle un être subversif, controversé, voire dangereux.

Et c'est justement à partir de ce moment que le tatouage devient tout à fait insignifiant et qu'il est récupéré de toutes sortes de manières: lorsqu'il n'est plus que la représentation consensuelle d'une rebellion sans conséquences. Il est cool... il est out. Tellement out qu'il est maintenant la marque de commerce de l'étiquette la plus ringarde qui soit: Ed Hardy.


Ed Hardy s'est d'abord fait connaître en tant que tatoueur au cours des années 70 et 80 et il contribuera à la popularisation de son art. Au début des années 2000, Hardy se lance dans l'industrie de la mode. Christian Audigier, qui avait autrefois popularisé la marque Von Dutch, s'associera à Ed Hardy en 2004 pour appliquer à la marque Hardy Life le type de marketing qui avait propulsé Von Dutch jusque dans les plus hautes sphères de la culture populaire et aux antipodes du bon goût. Hardy récupèrera les formes classiques du tatouage pour les imprimer sur des vêtements et des accessoires. Tout y passe: crânes, sacré coeurs, ancres, dés, allouettes...

Audigier réussit son pari et la marque connaît maintenant un succès incroyable auprès des gens qui ne lisent probablement pas ce blog et qui jugent la qualité d'un club par la longueur de sa file d'attente. Les amateurs de la marque arborent fièrement leurs chandails aux imprimés de tatouages colorés. L'on peut maintenant porter tous les tatouages du monde et les enlever le soir venu. C'est à se demander s'il n'est pas plus brillant de porter du Ed Hardy que de se faire tatouer. Une chose est certaine: il n'y a qu'en prison et chez Ed Hardy que l'on pourra se couvrir le haut du corps de tatouages pour moins de 100$.

1 commentaire:

Fabien Loszach a dit…

j'ai trouvé du stock !

le gars qui se fait tatouer des ray bans..
http://www.youtube.com/watch?v=wH1tTlq5-Qk&feature=player_embedded

pis des horreurs
http://30.media.tumblr.com/tumblr_kxy1smpEXT1qzzhzdo1_500.jpg

http://www.latfh.com/photo/1280/371038854/1/tumblr_kxc4z16vZQ1qzzhzd