vendredi 26 février 2010

Soumission à l'autorité télévisuelle


Dans Le Jeu de la mort, un documentaire qui sera diffusé le 17 mars sur la chaine publique française France 2, de Christophe Nick aidé du professeur de psychologie sociale Jean-Léon Beauvois (Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens) reproduit traits pour traits la célèbre expérience de Stanley Milgram (soumission à l’autorité, 1960-63) pour tenter de créer un système de mesures du pouvoir réel de la télé.

Le documentaire relate l’expérience menée par l’équipe de Christophe Nick et Jean-Léon Beauvois qui pour les besoins de la cause a inventé un jeu basé sur le châtiment infligé par le public à un cobaye (La zone extrême), recréé un faux studio télé et mis en scène des figurants. Les participants au jeu ont été recrutés après avoir répondu à l’invitation de participer à une émission pilote. Au cours du jeu, les participants sont invités à donner une décharge électrique de plus en plus forte à un candidat en fonction de ses réponses à des questions. En cas de mauvaise réponse, c’est le « châtiment », un choc électrique qui augmente progressivement de 0 à 460 Volts, soit une décharge extrêmement dangereuse. Ce que le public ne sait pas, c’est que les décharges comme dans l’expérience de Stanley Milgram sont fausses et que le cobaye est un acteur.



L’objectif de l’expérience de Millgram était de savoir si l’obéissance à l’autorité était le fait de personnalités particulière ou si elle était contextuelle et pouvait varier selon les situations. Milgram recruta des citoyens américains ordinaires qui devaient, à l’aide d’une machine à punir, infliger des décharges électriques allant de 15 à 450 volts à un comédien. Dans la situation initiale, le comédien était dans une autre pièce, cependant on pouvait l’entendre crier. Quand le sujet voulait arrêter d’infliger des punitions au cobaye, l’expérimentateur, symbole de l’autorité scientifique l’incitait à continuer.


Les conclusions de cette expérience furent stupéfiantes et montraient que, dans le cadre d’une expérience scientifique, un individu ordinaire est capable d’en torturer un autre, voir de le tuer pour se soumettre aux règles d’une autorité reconnue comme légitime. Milgram observa que plus de 60 % des sujets infligeait la décharge maximale de 450 volts. Certes ils ne le faisaient pas avec une joie sadique, la plupart d’entre eux exprimaient leur désapprobation et leur malaise, mais, sous les injonctions de l’expérimentateur obéissaient. Un scientifique, c’est à dire le représentant d’une institution valorisée, détenteur d’une autorité « légitime », qui émet des injonctions pressantes, peut amener Monsieur tout le monde à torturer voir tuer une victime voir qui n’est pas trop proche de lui.



Milgram modifia une dizaine de fois son protocole en plaçant le cobaye devant le sujet test ou en changeant le scientifique par un individu ordinaire ou encore en changeant ses habits, ce qui avait pour effet de faire varier les résultats, prouvant par la même son hypothèse que la soumission à l’autorité est quelque chose de contextuel. « Les sujets de l’expérience canonique n’étaient pas des sadiques, ni à titre individuel, ni à titre de “représentant de l’humanité». Dans une autre situation, ils se seraient comportés tout autrement. C’était donc bien la situation dans laquelle ils s’étaient trouvés qui les avait conduits à tant d’obéissance.

La question que Christophe Nick et Jean-Léon Beauvois se sont posée est la même que se posait Milgram à l’égard de la science : la télé, est-elle une force morale assez forte pour pousser des gens à torturer quelqu'un ? Peut-on mesurer la force de l’autorité médiatique ? L'autorité de la blouse blanche du scientifique a été remplacé par celle de la télévision incarnée sur le faux plateau par une jeune animatrice et une équipe complète.

Les conclusions de Jean-Léon Beauvois après l’expérience ont révélé ce que tout le monde craignait ou savait déjà un peu “la télévision sécrète un vrai pouvoir prescriptif au moins aussi fort que celui de la science dans les années 60 » (Jean-Léon Beauvois). Dans le cas de la fameuse situation dans laquelle Milgram avait obtenu 62,5 % d’obéissance (situation type), 81 % des sujets-questionneurs allèrent jusqu’au bout, envoyant à deux reprises un choc de 460 volts.

Voici la conclusion de l’expérience rédigée par Jean-Léon Beauvois dans son article Jeu télévisé ("Zone Xtreme") : Faire obéir les "participants" avec Milgram

« La télévision a donc un réel pouvoir prescriptif sur les gens . Elle en exerce en tout cas sur ceux qui passent dans ses studios comme Tania Young (la présentatrice) a exercé du pouvoir sur nos questionneurs. La question immédiate est « que va faire la télévision de ce pouvoir ? » Nous constatons déjà qu’elle peut s’en servir pour amener les gens à donner au téléthon comme elle peut s’en servir pour leur faire manger des araignées ou se mouvoir parmi des rats. »

« Alors quoi ? Alors qu’on nous serine, avec de vrais élans propagandistes, que dans nos démocraties « libérales » le pouvoir ne s’exerce plus comme avant et désormais se « négocie », que l’autorité s’effondre en tant que telle , que la permissivité galope avec l’individualisme libérateur, qu’il faut prendre de plus en plus de gants pour diriger et animer des équipes ou des classes, bref que l’obéissance n’est plus une valeur, que nous montrent les reprises de Milgram ? Qu’on obéit toujours autant, et peut-être même plus. Cela remet les pendules à l’heure et montre que l’insistance sur la valeur « liberté » a peut-être conduit les gens à s’illusionner sur leur liberté réelle pour rester les braves gens obéissants, les nice guys, dont la société a besoin . Les psychologues sociaux savent parfaitement que si l’illusion de liberté n’induit aucune rébellion, preuve que cette liberté est illusoire, elle est le préalable aux manipulations, à l’internalisation et à la rationalisation des comportements [. On obéit autant qu’avant, mais en se donnant de bien meilleures raisons d’obéir, ce qui nous fait finalement oublier qu’on obéit comme on le doit. »

Coïncidence, la semaine dernière Endemol, le créateur de Big Brother et Loftstory publiait une charte déontologique censée guider leur conduite et protéger leur participants et leur public, on pouvait y retrouver les notions de : « Respect de la personne et de l’intimité », « refus des images dégradantes », « liberté d’expression », « respect des populations locales », place des femmes dans l’entreprise, encouragement des comportements solidaires et Protection des œuvres de l’esprit !!!... (La charte est disponible ici)


À lire

Stanley Milgram, Soumission à l'autorité, PAris, Calmann Levy, 1994
Jean-Léon Beauvois - Jeu télévisé ("Zone Xtreme") : Faire obéir les "participants" avec Milgram


5 commentaires:

Patrick a dit…

Excellent billet! Précieux.

M a dit…

Cet article est sans prix. Juste wow.

Anonyme a dit…

La pertinence de ce documentaire est nulle. Ce n’est qu’une répétition d’une étude précieuse. Les résultants n’en sont pas plus surprenants. Il s’agit simplement de mettre l’humain dans une situation de pression sociale (public et animateur VS scientifique), de déresponsabilisation (Une action se doit d’être prise pour l’avancement du jeu questionnaire VS scientifique qui ordonne donner le choc) et dans une situation qui, aux yeux du cobaye, aurait du être conçu comme sécuritaire (Une instance télévisuelle aurait due s’assurer de la sécurité du jeux VS les chercheurs auraient dû s’assurer de la sécurité de leur recherche.)

En tirer une conclusion sur l’obéissance à la télévision ou à la science est inexact et manque de vision. L’obéissance à l’autorité est quelque chose de contextuel. Ces deux situations ne sont que deux contexte différents. Bref, une simple variation sur le thème. Le contexte télévisuel est simplement plus élaboré, plus complet et surtout plus inoffensif (sous le couvert du divertissement, les cobayes sont moins enclins à se douter du danger potentiel). Il est donc très peu surprenant de voir une augmentation de l’obéissance.

Stig a dit…

Je serais un des participants piégés, je collerais un procès au cul à ces réalisateurs. L'expérience de Milgram est très connue, à quoi ça sert de la refaire et de ruiner à nouveau des vies? Quelqu'un dans la prod s'est-il posé la question de l'impact de l'expérience sur les cobayes? Ca doit faire un drôle d'effet quand on vous colle sous le nez votre propre inhumanité, votre capacité à tuer froidement. Ces mecs qui dénoncent la violence de la télé font plus de mal que les émissions et le système qu'ils dénoncent

Anonyme a dit…

Bourdieu, reviens parmi nous, s'il te plait...