vendredi 27 novembre 2009

Mathieu Lefevre : To triumphantly defeat the purpose

Centre des arts actuel Skol 09/11/20 → 09/12/19

Mathieu Lefevre : l’ironie comme méthode

Le travail de Mathieu Lefevre repose bien souvent sur l’humour et la dérision. À cet égard, on peut classer l’artiste dans la tradition de ce que Pierre-Michel Menger appelle « l’avant-garde moqueuse et ironique »1, avant-garde qui englobe les artistes dans la tradition de Marcel Duchamp et de Dada : Schwitters, Cage, Warhol, Damien Hirst. Reniant la tradition classique qui faisait de l’art le moyen privilégié de s’élever au dessus du banal, ces artistes se sont amusés à le réduire au rang d’objet trivial, notamment en lui faisant subir les pires outrages.

Il faut rappeler, pour rendre justice à des artistes un peu trop passés sous silence, que la tradition moqueuse et ironique est antérieure à Duchamp et à Dada. En effet, c’est à la fin du XIXe siècle que l’on voit émerger les premières avant-gardes artistiques qui se signalent par des œuvres résolument iconoclastes. Les clubs littéraires et artistiques comme les incohérents, les hydropathes, les hirsutes, les zutistes et autre je-m’en-foutistes forment autant de groupes humoristiques dont le but premier est de « choquer le bourgeois »2.

L’art du premier degré

À l’image de ces prédécesseurs, les œuvres de Mathieu Lefevre jouent abondamment sur le langage et particulièrement le langage de l’art pour créer des effets humoristiques. « J’aime l’humour qui naît quand on prend les choses au pied de la lettre », explique l’artiste. Feindre de comprendre une chose dans le strict sens des mots, le sens littéral, ne pas repérer les subtilités du langage, les métaphores et les images est une des formes comiques que nous utilisons le plus ; l’humour naît de la stupidité présumée d’un récepteur imaginaire qui ne comprendrait pas le sens figuré et métaphorique. Cet usage de l’humour potache témoigne du caractère populaire des œuvres de Mathieu Lefevre qui sont, comme le premier degré de l’humour, accessibles à tous.

Il serait toutefois faux de dire que l’humour de Mathieu Lefevre ne joue que sur les calembours et les blagues facilement compréhensibles. Les boutades savent aussi se faire plus réfléchies et nécessitent parfois une lecture plus intellectuelle. La pièce « Keep it real » par exemple, où l’artiste a gravé cette devise sur un Kandinsky, réclame une certaine culture esthétique pour être comprise. L’humour naît ici de l’oxymore entre l’injonction au réalisme issue de l’adage populaire et le projet de l’artiste russe qui était de s’éloigner du réalisme et de la figuration. L’opposition est toutefois absurde puisque le terme réalisme ici ne renvoie pas aux mêmes réalités…

L’ironie comme méthode

Le caractère comique des œuvres de Mathieu Lefevre, comme celles de ses précurseurs, n’est cependant pas une fin en soi, mais fonctionne comme un outil de recherche. Dans le questionnement permanent de la notion sociale d’art qu’elles supposent, ces œuvres témoignent d’une préoccupation éminemment heuristique et sociologique. L’ironie, l’humour potache, le cynisme, nous explique Mathieu Lefevre, sont des outils privilégiés pour tester la fragilité et la flexibilité des systèmes et plus particulièrement celui de l’art.

Lyotard aimait rappeler que l’utilisation de la satire — qui caractérise selon lui la condition postmoderne et dont les fondements étaient à l’œuvre chez les artistes d’avant-garde précédemment cités – est surtout et avant tout une saturation de tous les genres et de toutes les valeurs culturelles qui ont fonctionné comme des évidences. Ce type de critique bouleverse les systèmes de sens et les remet en question.

Michel Onfray précise toutefois que la satire, le cynisme ou l’ironie, même teintés d’humour, n’ont aucune valeur s’ils ne permettent pas de remettre en cause des paradigmes, c’est-à-dire, d’interroger ce qui fait modèle, ce qui a valeur d’exemple dans une société. L’ironie doit être une méthode et un outil de recherche. Rappelons que le terme provient du grec eirôneia qui signifie interrogation.


1 Pierre-Michel Menger, Profession artiste, extension du domaine de la création, Paris, Textuel, 2005

2 Luc Ferry, Le Sens du beau : Aux origines de la culture contemporaine, bLGF/Livre de Poche , 2001


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1 commentaire:

F/M a dit…

Thanks - I'll check it out.