vendredi 25 septembre 2009

Se suicider en état de légitime défense

Le suicide est la preuve de la liberté de l'homme, Stig DAgerman


Le cadavre était encore chaud que déjà les entreprises d’assistance publique réagissaient avec compassion à la nouvelle du suicide de Nelly Arcand. L'Association québécoise de prévention du suicide a « exprimé son plus grand regret » devant cette tragédie et a saisi l’occasion pour nous aviser de quelques conseils bien sentis. Comme à chaque fois qu’une personne publique se suicide, on laisse planer le spectre de la contagion (ressort utilisé dans le film Suicide Club), le décès de Nelly, pourrait avoir avait un effet d'entraînement et pousser certaines personnes à l’imiter. On a laissé planer le même spectre quand Kurt et Dédé sont morts, et on s’est bien gardé de venir corriger ces hypothèses quand on a constaté qu’elles s’étaient avérées fausses.

Peu importe, il y a eu mort de femme et il faut sonner le tocsin, tirer l’alarme et faire de la PRÉVENTION. Un homme averti en vaut deux. Et tant pis pour la surpopulation. Ainsi, il parassait important « de rappeler à la population que la personne qui a des idées suicidaires ne souhaite pas mourir mais bien arrêter sa souffrance ». Ceux qui traitent du suicide, c’est bien connu, ne parlent jamais de la mort en soi et du désir de mourir, de se nier; du désir profond de ne plus exister. Le mot est d’ailleurs toujours euphémisé. On ne se tue pas, on s’enlève la vie, on n'est plus (Nelly Arcand s’enlève la vie - Radio Canada ; Nelly Arcand n’est plus – Rock détente).

Le directeur général de l'Association québécoise de prévention du suicide (AQPS), Bruno Marchand, bon apôtre de la vie, tient à rappeler personnellement que «  le suicide est perçu, chez ces personnes, comme un moyen de mettre fin à leur mal de vivre". Derrière ces propos, c’est la morale eudémoniste de la vie qui parle : la vie c’est beau, la vie mérite d’être vécue et même si vous pensez que vous n’avez plus rien à faire ici, ne vous tuez pas, ne serait-ce que pour ceux qui vous aiment. Il y en a et ils vont être tristes, espèce d'égoiste. Petite morale chrétienne dans le texte, confortée par des dizaines de témoignages de suicidaires repentis: ma vie est si belle aujourd'hui, Dieu soit loué qu'il m'ait laissé vivre. Amen.

L’abbé Marchand finit son sermon pour nous glisser sa petite papillotte carictative en rappelant à la population qu’il existe des « ressources pour les gens en situation de détresse et pour leurs proches. Une de ces ressources est la ligne téléphonique 1-866-APPELLE disponible 7 jours sur 7, 24 heures sur 24 et ce, partout au Québec. » On notera ici l’emploi des termes « ressources » et « situation de détresse », deux mots issus du jargon pédagogico-humanitaire. Je m'imagine devant la glace, j'ai envie de me faire péter la tête, mais dans un élan de lucidité je me dis que je suis peut-être en SITUATION DE DETRESSE... Sûr que ça va me sauver. Si les mots pouvaient tuer, sûr que ceux-là feraient des dégâts.

Dans un article publié dans les pages de la revue des sceptiques du Québec et intitulé L’Industrie de la moumounerie (2000), Michel Bellemare remettait en doute l’efficacité des associations de prévention du suicide et de leurs méthodes. Ce dernier souligne le paradoxe que personne ne veut dénoncer : alors que l’on assiste depuis 30 ans à une prolifération des organismes de prévention, le nombre de suicides atteint aujourd’hui des records au Québec.

« Le Centre de Prévention du Suicide existe depuis 1978 à Québec. Quel était le taux de suicide à Québec avant 1978? Quel est le taux de suicide maintenant? A-t-on remarqué une baisse marquée de ce taux à partir de 1978? Tous ces organismes sont apparus au tournant des années 70, avec le développement de l'industrie de la moumounerie, a-t-on vu une baisse dramatique des suicides depuis?

(…)

Personne ne remet en cause la façon de fonctionner de ces organismes. Quelques minutes à converser au téléphone avec un pur inconnu, peut-il vraiment dissuader un vrai suicidaire? Peut-on d'ailleurs prévenir le suicide? Le suicide est une problématique complexe qui demande une approche complexe, à l'opposé de celle relevant davantage de la pensée magique de ces organismes. Il y a autant de causes au suicide, qu'il y a de suicidés. »

Michel Bellemare - L'industrie de la moumounerie


2 commentaires:

xkr a dit…

«Jamais on ne comprendra l'ampleur de la douleur de cette fille», ont dit certains commentaires, dont Josée Legault, alors que tout le monde sait très bien qu'on ne pourra jamais «comprendre la douleur de quelqu'un», qu'il soit vivant ou mort. C'est comme ça les amis.

c.s. a dit…

oui parler ça peut faire du bien quand t'as envie de te tuer, en parler à quelqu'un qui te regardera pas avec de grands yeux ou ne se lit que de la pitié. Et oui, quand on veut mourir on veut d'abord et avant tout que ça arrête. Le mal, la souffrance, les problèmes. Personne n'est attiré par le vide, par la mort comme concept. Oui le suicide est une problématique complexe, engendrée par des millions de facteurs dont seulement quelques uns sont visibles ou compréhensibles. Mais les petits moyens boboches, c'est souvent les seuls qu'on a.