dimanche 20 septembre 2009

Scott Gomez à la mairie de Montréal

Les débats de société se suivent et se ressemblent au Québec, et la question linguistique trône confortablement au sommet de ceux-ci. Le sujet est si délicat qu’il semble parfois impossible de l’aborder de manière objective et en se détachant du lourd passé qui le teinte. Le fait est, cependant, que les sociétés changent, évoluent et se transforment, de sorte qu’il est impossible, voire contre-productif, de ne pas tenir compte de l’aspect évolutif du contexte de ces débats.

Le débat sur la langue au Québec ne peut plus se faire sur les bases de celui des années soixante-dix ou quatre-vingts. Les Québécois francophones ont, depuis ce temps, pris la place qui leur revenait dans la vie politique et économique, et le « combat » (mot évocateur utilisé à tort ou à raison par les défenseurs du fait français au Québec) n’est plus le même aujourd’hui. S’il s’agissait autrefois de faire valoir des droits et de donner au français plus de place dans une province majoritairement francophone, il s’agit aujourd’hui de maintenir ces acquis et de préserver l’usage de la langue française au sein de la fonction publique et de la société en général. Cela se fait principalement en assurant l’enseignement d’un français correct aux francophones, qui sont, après tout, les seuls à pouvoir et à devoir assurer la survie de la langue. Or, il semble que pour plusieurs, le maintien de la langue se fasse plutôt au moyen d’une lutte contre l’anglais, comme si l’apprentissage et l’utilisation d’une langue seconde se faisait au dépends de l’apprentissage et de l’utilisation du français. Ce n’est pas le cas, et cette confusion vient principalement du fait que l’on réduit encore la culture Québécoise à un concept uni-dimensionel francophone. S’arrêter à la seule dimension linguistique de la culture ne témoigne que de la mauvaise foi de certaines personnes qui cherchent à l’instrumentaliser à des fins nationalistes. La culture et la langue ne sont, après tout, que des outils d’expression et de communication complémentaires qui valent certainement la peine qu’on les soigne. Et si l’on accepte de dissocier langue et culture, l’on doit également reconnaître que l’apprentissage et l’utilisation de plusieurs langues sont des atouts qui servent l’émancipation et la diffusion de la culture.

Ainsi, pris dans le contexte montréalais, le débat linguistique devient particulièrement complexe et stérile. Complexe parce que la réalité montréalaise n’est pas la même que celle des autres régions du Québec. Stérile parce que dans ce contexte, il ne fait que raviver de vieilles querelles que l’on aimerait bien laisser derrière nous et qu’il porte ombrage à une cohabitation somme toute assez harmonieuse.

Montréal est une métropole multi-culturelle où l’on parle plusieurs langues et qui doit miser d’abord et avant tout sur l’immigration pour faire face à des enjeux démographiques importants. Si les régions du Québec sont victimes d’un exode de leurs populations depuis plusieurs années, les statistiques montrent que les Québécois qui quittent leur région ne le font pas pour venir s’installer à Montréal, mais plutôt en banlieue de celle-ci. Dans ce contexte, et si l’on veut jouer le jeu des confrontations linguistiques, le français à Montréal n’est plus menacé par l’anglais mais par une multitude d’autres langues. Ainsi, au chapitre des langues officielles, le français demeure la langue majoritairement parlée à Montréal. Selon les données du dernier recensement de Statistiques Canada (2006), 65,7% des habitants de l’île de Montréal et de l’île Jésus ont le français pour langue maternelle, 12,5% l’anglais, et 21,8% une autre langue. Le français est la langue la plus souvent parlée à la maison pour 69,1% de ceux-ci, l’anglais pour 17,4% et une autre langue pour 13,4%.

Montréal est un laboratoire linguistique extraordinaire puisqu'il ne s'agit pas simplement d'une métropole dans laquelle l'on parle plusieurs langues, mais d'une ville où il est possible de vivre entièrement en anglais ou en français. Il s'agit là d'une opportunité que New York ou Paris ne sont pas en mesure d'offrir, aussi multi-culturelles soient-elles, puisqu'il arrivera rapidement un moment où il sera nécessaire d'apprendre la langue du pays pour se faire comprendre dans la plus simple des situations. Il est possible pour un anglophone ou un francophone de se cantonner à Montréal et de ne jamais apprendre l'autre langue officielle du pays. Possible et complètement con parce que Montréal a le privilège d'offrir tout à fait gratuitement le meilleur cours de langue qui soit: l'immersion. Cela constitue d'ailleurs une attraction importante pour plusieurs immigrants. Il est donc scandaleux de rencontrer, en 2009, des adultes originaires de Montréal et qui sont encore complètement unilingues ou qui n'ont que des notions tout à fait rudimentaires de leur langue seconde. Et ce, qu'ils soient, à la base, francophones ou anglophones.

L’on ne peut donc pas se permettre de nier la réalité linguistique montréalaise, particulièrement lorsque l’on se présente comme candidat ou candidate au poste de maire. Et ce n’est plus un secret pour personne, Louise Harel, candidate à ce poste pour le parti Vision Montréal, ne maîtrise pas la langue de Shakespeare. Cela n’enlève rien à ses compétences de gestionnaire ou de politicienne et son parcours sur la scène provinciale est impressionnant, mais on comprend bien à quel point de telles lacunes puissent constituer un irritant certain pour une partie de la population qu’elle souhaite à la fois représenter et servir. Par souci d'indulgence, nous noterons que Mme. Harel n'est pas native de Montréal, et qu'elle appartient à une génération qui a connue l'époque de la confrontation linguistique.


Louise Harel est bien entourée et compte au sein de son équipe plusieurs représentants des communautés anglophones et allophones de Montréal, qui sauraient servir d’intermédiaire entre ces communautés et la mairesse. En ce sens, les citoyens seraient tout aussi bien servis par un maire ou une mairesse unilingue. De la même manière, lorsque viendrait le temps de représenter Montréal à l’étranger, Mme. Harel pourrait également compter sur ses collaborateurs. Sauf que le fait est qu’il est légitime pour les citoyens d’une ville ou d’un pays de vouloir être en mesure d’entendre de la bouche de leur plus haut dirigeant les nouvelles qui les concernent dans l’une ou l’autre des deux langues officielles du pays.

Radio-Canada annonçait hier la possibilité que Mme. Harel ne se présente pas au débat des chefs télévisé en anglais qui sera diffusé sur les ondes de CTV. Des négociations seraient en cours pour que son bras droit, Benoît Labonté, puisse représenter Vision Montréal lors de ce débat. À ce sujet, le chef du Bloc Québécois, Gilles Duceppe, a déclaré que « c'est, bien sûr, un avantage, mais ce n'est pas essentiel. C'est drôle qu'à Ottawa, qui est une ville où il y a beaucoup de francophones, on ne demande pas au candidat qui ne parle pas français de participer à des débats en français. C'est deux poids, deux mesures comme habituellement. » (Radio-Canada.ca) La déclaration du chef bloquiste n’étonnera personne, et il prend bien soin de recadrer le débat autour des intérêts de son parti. Sauf qu’il serait le premier à dénoncer le fait qu’un Premier Ministre canadien ne soit pas en mesure de s’adresser à l’ensemble de la population du pays qu’il désir servir (diriger). Chose qu’il avait d’ailleurs fait avant l’élection de Stephen Harper, qui, à ce moment, éprouvait encore beaucoup de difficultés à s’exprimer en français. Le maire Tremblay, quant à lui, a bien sûr déclaré qu’il « est important qu'un aspirant à la mairie puisse s'adresser à l'ensemble des Montréalais. » (Radio-Canada.ca)

Mme. Harel ravive, bien malgré elle, un débat que l’on souhaiterait clos depuis longtemps à Montréal en se présentant comme candidate à la mairie, et parions qu’advenant son élection le 1er novembre prochain, nous n’aurons pas à attendre bien longtemps avant qu’elle ne se retrouve dans une situation qui nous fera tous grincer les dents. Parions également que si les membres de Vision Montréal s’acharneront sur les multiples accusations de corruption qui pèsent sur l’administration Tremblay, celle-ci ne se gênera pas pour pointer du doigt l’unilinguisme de leur adversaire principale, et ce, surtout auprès de l’électorat anglophone. Peut-être qu’en fin de compte, après quelques années à Montréal, Scott Gomez voudra bien se présenter comme candidat à la mairie.

9 commentaires:

Olivier a dit…

Jolie addition, les cartes.

Notons quand même que certains de ceux qui espéraient des débats d'idées se font un plaisir de voir dans cette question une excuse pour attaquer la personnalité de Mme Harel (je penses à Bergeron, qui y voit certainement une ouverture).

Curieux à dire, mais je penses que tu as tort: l'unilinguisme d'Harel est un prétexte. C'est son curriculum de Péquiste-Fusionniste qui soulève l'opposition la plus féroce. Le reste n'est que prétexte.

La langue est, à Montréal, un sujet sensible, certes. Mais c'est aussi souvent une excuse commode.

Alexandre Paré a dit…

Je suis tout à fait d'accord avec toi et je le dis que ça n'enlève rien à Mme. Harel parce qu'elle a un parcours de politicienne aguerrie derrière elle.

Je ne voulais pas entrer dans le débat des fusions parce que c'est une autre paire de manches... un débat à la fois, sinon je me serais retrouvé avec un article de 20 pages.

Anonyme a dit…

Avez-vous jeté un oeil aux plus récentes études démontrant les taux d'assimilation des francais vs anglais? Ce serait peut-être bien que vous le fassiez étant donné que vous continuez à soutenir que le francais sse porte bien...

Jay Watts III a dit…

Maintenant, la vrai luette consiste a preserver la culture du cirque au Quebec, qui, meme si elle semble aujourd'hui plus solide que jamais, est menacee par la recession mondiale. Usines pour la fabrication des "Devil Sticks" et aussi les artisans qui produisent les fameux "jester caps", ils sont les plus menaces.

Mathieu a dit…

Ton texte pèche un peu par excès d'enthousiasme Alex...

Tu écris que "le français à Montréal n’est plus menacé par l’anglais mais par une multitude d’autres langues." C'est plus ou moins vrai.

Le problème n'est pas le Punjabi qu'on parle dans Parc-Extension, mais plutôt qu'un nombre grandissant de locuteurs punjabi de Parc-Extension choississent l'anglais comme langue seconde, et non le français.

Tes statistiques cachent une vérité. Tu écris que "65,7% des habitants de l’île de Montréal et de l’île Jésus ont le français pour langue maternelle, 12,5% l’anglais, et 21,8% une autre langue."

Or, oserais-tu affirmer que l'anglais n'occupe que 12,5% de l'espace linguistique montréalais ?

"Montréal est un laboratoire linguistique extraordinaire puisqu'il ne s'agit pas simplement d'une métropole dans laquelle l'on parle plusieurs langues, mais d'une ville où il est possible de vivre entièrement en anglais ou en français." Il est justement là le problème... À mettre les deux langues sur le même pied d'égalité, il est certain que dans un avenir rapproché, l'anglais triomphera sur le français. Il est utopique et scientifiquement erroné d'affirmer que dans un contexte bi-linguistique, il puisse exister une égalité. La langue du plus fort, du dominant ou du plus nombreux fini toujours par l'emporter.

"Il est possible pour un anglophone ou un francophone de se cantonner à Montréal et de ne jamais apprendre l'autre langue officielle du pays. Possible et complètement con parce que Montréal a le privilège d'offrir tout à fait gratuitement le meilleur cours de langue qui soit: l'immersion."

Vraiment ? Je connais au moins 5 ou 6 anglophones qui m'ont confiés être déménagé de Montréal à Chicoutimi parce qu'il leur était impossible d'apprendre le français dans la métropole. L'immersion linguistique est impossible lorsqu'on peut choisir de s'exprimer dans une langue qu'on maîtrise mieux que celle qu'on veut apprendre. C'est comme croire qu'on va apprendre le punjabi parce qu'on déménage à Parc-Extension.

Rappelons enfin que Montréal n'est pas une ville bilingue, mais qu'elle est plutôt la deuxième plus grande ville d'expression francophone au monde. Parler anglais ne devrait pas être un critère prédominant pour pouvoir y être maire. Pour être maire de Barcelone, doit-on participer à un débat en anglais ?

Tu écris "il est légitime pour les citoyens d’une ville ou d’un pays de vouloir être en mesure d’entendre de la bouche de leur plus haut dirigeant les nouvelles qui les concernent dans l’une ou l’autre des deux langues officielles du pays." Justement, Mme Harel ne se présente pas pour être première ministre, mais pour être maire. Combien de maires ne maîtrisant pas le français Ottawa a-t-elle eu ? Tu fais dévier la question en y changeant les termes; tu parles ensuite du premier ministre. C'est malhonnête ou très malhabile.

Enfin, pour reprendre tes statistiques, pourquoi devrait-on parler anglais pour être maire d'une ville où seulement 12,5% des habitants sont d'expression anglophone ? Faut-il parler vietnamien pour devenir maire de Brossard ?

Ce stérile débat sur la maîtrise de l'anglais par le maire de Montréal et cette confusion répétée sur le statut "bilingue" de notre ville (sic) démontrent à quel point le complexe du colonisé nous afflige encore aujourd'hui.

Alexandre Paré a dit…

je ne reprendrai pas ton commentaire point par point... mais je crois tout à fait normal qu'un Indien ou un Pakistanais (qui sont ceux qui font partie de la plus nombreuse récente vague d'immigration au pays) se tournent vers l'anglais parce que c'est la langue seconde qui leur est la plus familière. D'autant plus que l'immigration est déjà un grand traumatisme.

Ensuite je suis tout à fait d'accord avec toi qu'il est tout à fait possible de vivre dans une seule des deux langues à Mntréal et je le dis dans le texte. Donc l'immersion passe par une volonté d'apprendre une langue seconde et c'est ce manque de volonté des gens qui sont natifs de Montréal que je dénonçais (qu'ils soient anglos ou francos).

Mon article ne dit nulle part qu'il faille être bilingue pour être maire de Montréal. Au contraire, je dis que cela n'enlève rien aux qualités de dirigeante de Mme. Harel. Sauf que l'unilinguisme constitue un handicap important en 2009. Peu importe pour qui. Mon argument est que ce n'est pas en demeurant unilingue francophones que nous assureront la survie du français et qu'il est dans notre avantage à tous d'apprendre une langue seconde (ou plusieurs langues secondes même). point.

Mathieu a dit…

Oui Alex, c'est beau le bilinguisme, mais tu prêches aux convertis. L'unilinguisme, c'est bien plus l'affaire de tout le reste de l'Amérique du Nord que des gens du Québec, sorry. Le taux de bilinguisme au Québec dépasse celui de la TRÈS GRANDE majorité des autres métropoles.

Mais tu sais, c'est pas la fin du monde non plus de ne pas parler une autre langue. C'est sûr que ça ouvre les portes vers une autre culture, mais dans le cas de l'anglais, pas besoin de parler la langue pour être inondé de produits culturels anglo-saxons. Ils vont même te le traduire pour que t'en achètes.

Sérieux, tu trouves ça normal toi que les Paki se tournent vers l'anglais au Québec ? En Allemagne, les Paki parlent allemand. En France, ils parlent français. En Angleterre, ils parlent anglais. Ça s'appelle de l'intégration linguistique et ça ouvre une porte vers l'intégration sociale et culturelle.

Mais ici, c'est correct de parler anglais ? Wow... plus ouvert que ça tu meurs (ou tu disparais) !

Alexandre Paré a dit…

Je trouve normal que les Indiens et les Pakistanais se tournent vers l'anglais en arrivant ici pour la même raison que je trouve normal de voir les vietnamiens et les magrébins se tourner vers le français. Et c'est utopique de s'attendre à une intégration complète de la part de la première génération d'immigrants.

Scorpio a dit…

@Olivier

Je n'ai jamais entendu Richard Bergeron critiquer l'uniliguisme de Louise Harel, d'autant plus qu'il n'est pas lui-même parfaitement bilingue même s'il était prêt à faire le débat en anglais. Par contre Gérald Tremblay ne s'est pas gêné.