jeudi 3 septembre 2009

Jeunes du Quartier, petite reflexion sur la délinquance



Un jeune apprenti caïd nous présente sa bande ("que des oufs"), comme dans L'Agence tous risques (A-team), tout le monde à sa place désignée et sa spécialité: boxeur, mécaniciens, frondeur (de bus et de CRS), cambrioleur (de banque, rien de moins), voleur (dde sac à main, d'autoradio, de petites et grosses motos et allah akbar!). J'espère que la cave est grande, parce que ça fait du stock tout ça.

Cette apologie (fantasmée) de la criminalité n'est pas sans nous rappeler les apaches parisiens du début du XXe siècle, petits groupes de jeunes truands qui cherchaient à occuper le haut du pavé de la racaille et de la pègre en s'affichant ostensiblement comme des malfrats.

le texte suivant est tiré du Petit Journal illustré du 20 Octobre
1907. Il montre les nombreuses similitudes entre les racailles d'aujourd'hui et les apaches de la belle époque. Les solutions que promulguent les tenants de la méthode forte pour lutter contre la délinquance n'ont guère changé...





Le nombre des crimes augmente. Le pullulement des apaches. - Ses causes. - Insuffisance de la police et faiblesse de la répression.

Ernest LAUT. Le Petit Journal illustré du 20 Octobre 1907

La gravure, d' un symbolisme si clair et si suggestif, qui orne notre première page, les chiffres non moins éloquents qui l' accompagnent témoignent suffisamment de l' état d' infériorité dans lequel se trouve la police parisienne vis-à-vis des malfaiteurs.


Mais ce n' est point à Paris seulement que l' augmentation de la criminalité se manifeste en raison directe de la faiblesse de la répression. Le phénomène est général, s' il faut en croire les statistiques, et, depuis quelques années, la proportion des crimes et délits est, d' un bout à l' autre de la France, manifestement ascendante. Or, comme la population n' augmente pas sensiblement, il en résulte que jamais les criminels n' ont été aussi nombreux qu' aujourd' hui.

[...]
L' augmentation des meurtres est donc, en cinq ans, de 40 %. Cette recrudescence des « crimes de sang » est due évidemment à l' audace sans cesse croissante de ces rôdeurs, malandrins, scélérats de toute espèce qui infestent Paris et les grandes villes et que l' on désigne communément sous le vocable d' apaches.
L' apache est le roi de la rue. Il encombre les boulevards ; les squares sont, pour lui, lieux d' asile. Paris est un champ de bataille où ces escarpes jouent impunément du couteau ou du revolver, attaquent les passants paisibles ou se livrent entre eux des luttes homériques.


Maintes causes ont aidé au pullulement de cette redoutable engeance : l' alcoolisme, la suppression quasi radicale de l' apprentissage qui jette à la rue les gamins de treize à vingt ans alors qu' ils devraient être à l' atelier, la trop grande liberté laissée aux tenanciers des bars, des hôtels borgnes, des bouges de toutes sortes où la pègre tient ses assises, prépare ses coups et se partage les bénéfices des vols ; l' insuffisance des moyens de répression qui semblent s' affaiblir au fur et à mesure que grandit l' audace des coquins et surtout, surtout ce fâcheux esprit de sensiblerie humanitaire qui s' émeut si volontiers pour les gens sans aveu, et, par contre, se désintéresse totalement des honnêtes gens.


J' ai montré, dans un précédent article, avec quelle indulgence les parquets en usent vis-à-vis des rôdeurs. On les relâche aussitôt arrêtés ou bien on les condamne à des peines minimes alors que, le plus souvent, ils auraient mérité pour le moins les travaux forcés. On abuse et on mésuse des lois de pardon et de sursis, de la libération conditionnelle, de la réduction des peines. Et, quand on ne peut faire autrement que d' envoyer les délinquants en prison, c' est dans des prisons confortables qu' on les loge, dans des prisons où ils trouvent bon gîte et bon repas, de l' air pur, des livres pour se distraire et si peu de travail à faire que ce n' est pas la peine d' en parler.
Dans de pareilles conditions, comment voulez-vous que les coquins puissent craindre la justice ?...


La police elle-même ne les effraie plus. Elle est à peu près désarmée vis-à-vis d' eux. Malheur à l' agent qui, dans une bagarre, cerné par vingt apaches, se sera servi de son sabre ou de son revolver et aura tué ou seulement blessé l' un de ces intéressants personnages : il sera blâmé, puni, voire révoqué... L' agent est la victime désignée. Il doit recevoir les coups et ne pas les rendre. Il peut, à la rigueur, s' emparer des coquins, mais défense lui est faite de les endommager...


Quant à la police de sûreté, sa mission est devenue à peu près impossible à remplir. Autrefois, quand un brigadier de la sûreté avait acquis la certitude que tel malandrin qu' il observait, qu' il filait, préparait un crime, il avait la latitude de l' arrêter avant que le crime fût commis. On lui laissait pour cela, carte blanche. Il n' en est plus de même aujourd' hui.

[...]

Enfin, comme si ce n' était pas assez d' avoir contre elle les coquins, il arrive souvent que les magistrats, si indulgents aux malfaiteurs, réservent pour la police toutes leurs sévérités.
« La police des rues est devenue absolument impossible, disait l' autre jour,à un de nos confrères, un brigadier de la sûreté découragé. [...] On ne peut pas se douter de ce que nous risquons, à présent, en arrêtant les voleurs. A l' audience, avec les présidents actuels, c' est nous qui « écopons » neuf fois sur dix. Avec des tribunaux pareils, naturellement, les voleurs ne sont pas souvent condamnés, mais nous sommes, quant à nous, continuellement « attrapés » pour avoir opéré des arrestations non suivies de condamnations... »

[...]


Concluons... L' augmentation constante de la criminalité, le chiffre sans cesse croissant des apaches dans les villes, des trimardeurs dans les campagnes, ne démontrent pas seulement la nécessité d' augmenter les effectifs de la police. Dût-on décupler le nombre des agents, des gardes champêtres et des gendarmes, le but ne serait pas atteint. Ce qu' il faut, c' est rompre avec des utopies dont l' absurdité éclate à tous les yeux ; ce qu' il faut, c' est renoncer à cet humanitarisme puéril qui favorise les coquins aux dépens des honnêtes gens ; ce qu' il faut, c' est édicter des pénalités sévères pour tous les criminels, des lois de travail pour tous les paresseux. Vous voulez moraliser les condamnés et non les faire souffrir ? Fort bien !... Il y a, pour cela, un moyen et il n' y en a qu' un seul : le travail. Faites travailler les apaches, faites travailler les vagabonds. Ne les nourrissez que s' ils travaillent. Le travail seul relève la conscience humaine, le travail seul est moralisateur.




À voir:
sur les apaches, Casque d'or, Jacques Becker, 1852
sur les Banlieues aujourd'hui: La haine, Mathieu Kassovitz, 1995

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Article brillant.