vendredi 14 août 2009

Débaptiser la rue Amherst ?


Le débat revient de manière cyclique : faut-il débaptiser les rues honorant un personnage historique que notre modernité ne trouve plus honorable ? La question refait surface après que le conseiller municipal indépendant Nicolas Montmorency ait déposé deux motions au greffier de la ville de Montréal : l’une visant à franciser le nom des rues de la ville, l’autre à renommer « la rue Amherst avec un nom plus respectueux de son histoire ainsi que des diverses communautés qui habitent son territoire » . Pour ce dernier, c’est avant tout une question de valeur, il « est tout à fait inacceptable qu’un homme ayant tenu des propos soutenant l’extermination des Amérindiens soit honoré de la sorte ».

Pourquoi Amherst ?

Jeffery Amherst (1717-1797) était un officier Anglais. En 1758, il prit la forteresse de Louisbourg aux Français avant de rejoindre James Wolfe pour la prise de Québec. Malheureusement, Amherst arrive trop tard et manque la bataille. En 1759, il est nommé commandant en chef des forces britanniques en Amérique du Nord et par la même, chef des treize colonies britanniques. Après un an de préparation, il termine le travail entrepris par Wolfe et Monckton à Québec et prend Montréal mettant fin, par la même occasion, à la présence française en Nouvelle-France (mais pas en Amérique du Nord).


La victoire anglaise bouleversa l’équilibre des forces entre les différentes nations qui étaient autant de partenaires commerciaux sur le territoire nord-américain. Les Britanniques occupent désormais une position hégémonique et peuvent imposer leurs règles commerciales aux nations amérindiennes. Face à cette menace, plusieurs tribus s’unissent derrière le chef outaouais Pontiac et se révoltent en 1763. Bien qu’ils soient venus à bout des Français, Amherst n’arrive pas à mater la rébellion amérindienne. Désespéré devant tant d’adversité, Amherst envoie une lettre à un de ses officiers, le colonel Henri Bouquet, dans laquelle il écrit que si cela est nécessaire pour vaincre les Indiens, alors il faut distribuer des couvertures infectées de petite vérole. "You will do well to try to innoculate the Indians by means of blankets, as well as every method that can serve to extirpate this execrable race." Henri Bouquet n’a pourtant pas à aller jusque-là puisqu’entre-temps des négociations sont entreprises entre les deux camps.

L’importance de la nuance en histoire

Dans le journal The Gazette, Francis Flavin, collaborateur au Historical Journal of Massachusetts, s’interroge sur l’influence d’Amherst dans l'extermination des autochtones. Pour M. Flavin, « Amherst a discuté avec le colonel Henry Bouquet de l'idée de provoquer une épidémie de variole en distribuant des couvertures exposées à la maladie au sein de tribus indiennes qui leur résistaient ». Amherst détestait les Amérindiens, « Son intention d'éradiquer les autochtones [était] claire, mais la mise en pratique de cette volonté ne [l’était] pas. » L’historien Denis Vaugeois, interrogé à la Radio de Radio-Canada, précise qu’Amherst n’a rien inventé, il était plus ou moins courant à l’époque d’inoculer la variole pour décimer des populations. Amherst ne mérite donc pas ce sobriquet, que ses détracteurs lui ont donné avec tant de nuance, d’« inventeur de la guerre bactériologique ».

L’importance du spectacle en politique

Peu importe ces précautions et ces nuances historiques, pour les redresseurs de torts, les fossoyeurs de l’histoire, et ceux qui veulent la laver plus blanc que blanc, la cause est entendue. Dans sa motion déposée au greffier de Montréal, Nicolas Montmorency écrit que « Jeffrey Amherst est à l’origine de l’un des premiers génocides bactériologiques en terre d’Amérique »,  ce qui est historiquement faux. Il est suivi de près, dans cette course à l’approximation et aux demi-vérités par la candidate à la mairie de Montréal Louise O'Sullivan qui déclare : « Il y a eu une épidémie de variole causée par cette personne. Il y a eu une injustice et il faut la corriger. » Ici comme ailleurs, on aime l’histoire spectacle, les gros mots, les évidences, et les dichotomies surtout quand les Anglais y enfilent l’uniforme des méchants.

Cynisme ?

On se demande toutefois si Louise O'Sullivan, Nicolas Montmorency et si les membres du groupe Facebook visant à changer le nom de la rue Amherst (Francisation des rues de Montréal / Rue Amherst) cherchent vraiment à réparer une injustice faite au peuple amérindien ou s’ils n’utilisent pas plutôt cyniquement cet argument pour venger l’honneur (au moins symboliquement) des francophiles qui se sentiraient encore humiliés par la cuisante défaite de 1760. Serait-il malhonnête de notre part de supposer que les indépendantistes Québécois (qui soutiennent Nicolas Montmorency) reprochent plus à Amherst ses victoires militaires contre le roi de France que ces exactions à l’encontre des peuples autochtones ?

Une question de valeurs…

Ces suppositions nous amènent à une question simple que l’on peut formuler ainsi : quels registres de valeurs ceux qui sont pour la débaptisation de la rue Amherst font-ils valoir en premier lieu pour justifier ce geste ? Est-ce les valeurs humanistes et le respect dû à tous les peuples ou bien est-ce plutôt la défense du fait français au Québec ?
Veut-on changer le nom de la rue Amherst parce qu’il représente une souillure dans la mémoire des peuples amérindiens ou parce qu’il représente l’envahisseur anglais ?

Sur le groupe Facebook de la coalition, on trouve quelques éléments de réponse qui semblent aller vers la première hypothèse ; on lit à propos d’Amherst que « bien qu’il s’agisse d’un personnage historique […] la culture et l’histoire anglophones de Montréal ne doivent pas être injustement représentées par une personne ouvertement en faveur de l’extermination d’un peuple. » On reproche au commandant ses ambitions génocidaires et dans un même mouvement fraternel, on tend la main à la population anglophone pour lui dire qu’elle mérite mieux comme représentant de son génie.

Il semble que pour défendre les droits des autochtones, il y est des choses beaucoup plus urgentes à régler que de s’attaquer à des symboles, fussent-t-ils sous la forme de noms de rues . Forcer le Canada à adhérer à la déclaration des Nations-Unies sur le droit des peuples autochtones en est une, arrêter de massacrer leur écosystème pour nos besoins énergivores en est une autre (projet de la Romaine). Paradoxalement, il semble aussi que le symbole d’Amherst gêne beaucoup plus les indépendantistes que les premières nations.
Cause commune, lutte commune ?

Si Nicolas Montmorency défend en premier lieu les valeurs humanistes, il devrait alors soutenir la cause de son homologue anglophone Michael Citrome, qui veut lui aussi changer le nom de la station de métro Lionel Groulx pour celui du jazzman Oscar Peterson. Les raisons de ce changement sont identiques : « Lionel Groulx opposed all non-Catholic immigration to Canada, supported the Fascists during WWII and the Spanish Civil War, and acted to deny access to Canada to Jewish asylum-seekers during the Holocaust. Who would you rather have one of Montreal's most important metro stations named after? "

Nicolas Montmorency n’a pas voulu répondre à notre question et bizarrement, on ne trouve aucun lien vers le site du groupe de Mr Citrome, ni aucune référence (chose étonnante quand on voit à quel point les similitudes entres les deux causes) sur la page du groupe facebook Francisation des rues de Montréal/ Rue Amherst. Chose moins étonnante, on y trouve facilement des liens vers des groupes d’obédience nationaliste : « Pour le déménagement de la colonne Nelson », « contre l’organisation de la reconstitution des plaines d’Abraham », « Au Québec, Élisabeth II n'est pas la bienvenue ».

L’humanisme comme paravent du nationalisme; l’instrumentalisation de la victime.

La demande de débaptiser la rue Amherst est en fait la deuxième motion déposée par Nicolas Montmorency au greffier de la ville de Montréal, la première propose « Que la Ville de Montréal, dans l’utilisation du nom des rues et des lieux publics, cesse d’utiliser des expressions non francophones, à moins que le contexte ne le justifie et qu’elle s’assure de la francisation des noms de rues déjà injustement anglicisés […] ». Cette motion cache mal une volonté hégémonique des défenseurs de la langue française qui veulent nettoyer la ville de toute son histoire anglaise. Le fait français ne sera réalisé que quand on aura lavé et expurgé totalement de la ville la langue de l’envahisseur. Face à cette rhétorique guerrière et revancharde, l’argumentaire qui visait à débaptiser la rue Amherst en raison de ses « actions » injustifiables à l’encontre du peuple autochtone ne pèse plus bien lourd ; on a plutôt l’impression que cette coalition instrumentalise les victimes d’Amherst pour défendre une autre cause, soit celle du nationalisme québécois et de l’imposition de la langue française.

Le politiquement correct comme refus du négatif

Au-delà des luttes identitaires, le cas de la rue Amherst témoigne de cette plaie qui contamine nos démocraties occidentales : le fléau du politiquement correct. Dans son
Plaidoyer pour l’infamie, Michel Thévoz dresse les dix commandements de cette idéologie molle, nous retiendrons ceux qui nous intéressent pour notre propos.
2. Tu respecteras les minorités et tu accorderas systématiquement ta bienveillance à celles qui sont méprisées ou persécutées.
3. Tu stigmatiseras à tout propos et même hors de propos les réflexions et les comportements racistes.
5. Le devoir de mémoire te sera une ardente obligation, ainsi que de repentance pour tous les crimes collectifs dont tu auras eu connaissance.
On pourrait suggérer un autre commandement à l’écrivain et historien suisse :
11. Tu n’hésiteras pas à changer l’histoire si les valeurs qu’elle véhicule entrent en contradictions avec les valeurs de la société contemporaine.

La politiquement correcte, c’est la tendance maladive qu’ont nos sociétés à vouloir désespérément effacer de l’espace public le moindre signe de négativité. Exit le mal comme le rappelait le regretté Philippe Muray, l’accidentel, la part maudite, la pulsion de mort, la violence libératrice, les différences. Les ennemis de la société sont montrés du doigt et dénoncés, il faut les éradiquer sur la place publique pour que triomphe le bien (jeunes inconscients, adeptes de car surfing, violence à la télé, tabagisme, pollution, xénophobie, homophobie, etc.). Le grand bien doit triompher et le mal doit disparaître, tout le mal.

Accepter le négatif et vivre le tragique

L’histoire n’échappe pas à cette logique hygiéniste ; Amherst détestait les Indiens, il était raciste et peu importe l’importance de contextualiser, peu importe si toute la population était sûrement raciste et dénigrait les Indiens à l’époque, il faut jeter Amherst au bûcher et le faire disparaître de nos métropoles culturelles (qui sont fondées elles sur des valeurs de respect, d’entraide, de fraternité, j’en passe et des meilleurs, j’ai envie de vomir…) et de l’histoire.

Philippe Muray avait raison de rappeler l’importance de savoir intégrer une part de négativité dans notre quotidien et de savoir vivre en bonne intelligence avec la mort, le mal, le pêché. Le négatif (péché, part maudite, mal radical, accident) dit-il « était l’élément constitutif de la pensée dialectique. En tant que négation de l’identité, il faisait exister l’être ». Il rappelle à juste titre le rôle positif de la négation dans la dialectique hégélienne, par laquelle le donné se trouve sans cesse détruit par le négatif, avant que ce dernier ne se voit lui-même dépassé pour donner place à de nouvelles réalisations, de nouvelles possibilités ou positivités.
Le sociologue Michel Maffesoli dans La part du diable souligne aussi l’importance pour toute société de savoir conjuguer avec le mal, « La part destructrice, celle de l’excès ou de l’effervescence, est cela même qui, toujours, précède une harmonie nouvelle. » (p. 19) Il y a une « liaison organique du bien et du mal, du tragique et de la jubilation » ((21).

Vouloir faire concorder les valeurs véhiculées par les acteurs du passé et celles du présent est une hérésie. Si on devait changer tous les noms de rue rendant hommage à des hommes symbolisant des valeurs antithétiques à celles d’aujourd’hui, il faudrait peut-être changer tous les noms de rue. Pourquoi ne pas demander aux Français de changer toutes les places et rues Voltaire sous prétexte qu’il ait fait des déclarations antisémites ?

Rien de plus mièvre que cette petite lutte pour transformer l’histoire, rien de plus pathétique que de vouloir transfigurer la mémoire des rues pour la faire concorder avec notre idéal du bien. L’historien Denis Vaugeois souligne à cet égard le besoin qu’a l’histoire d’être rappelé, dans sa négativité comme dans ses moments plus positifs. Il faut se souvenir de la terreur, du conflit, de la négativité ; il faut accepter l’histoire dans sa dimension tragique, il faut accepter le tragique de la vie, c’est notre seul destin.

6 commentaires:

Anonyme a dit…

Bien dit.

Anonyme a dit…

Je m'adresse à l'auteur:

Bon article. Il y reste des fautes ici et là. Relisez-vous ou faites-vous relire!

Il est suivit de prêt, dans cette course à l’approximation et aux demies-vérités

-->

Il est suivi de près, dans cette course à l'approximation et aux demi-vérités

S.V.P. effacez mon commentaire après lecture.

Merci. Bonne continuation.

ratsdeville a dit…

Fabien Loszach fait plus que se positionner publiquement sur les sujets chauds de l'actualité, il le fait avec un esprit critique et une prose d'une rareté extrême .. je salue bien bas votre don d'écrivain et la justesse de vos propos .. chapeau !

Anonyme a dit…

Il va sans dire qu'en tant que souverainiste québécois on ne s'objecte pas à l'élimination d'un honneur rendu aux individus les plus directement reliés à la conquête et la subséquente oppression de notre peuple. On ne devrait aucunement avoir honte de "profiter" du fait que l'injustice en question touche aussi les amérindiens pour la réparer. Ça reste, d'une manière ou d'une autre, une injustice.

Mais puisque l'initiative émane d'un milieu souverainiste, alors on a droit à l'habituelle danse de l'absurde. On relativise, on nuance, on excuse. Une volonté génocidaire, c'est quand même pas la fin du monde, si elle vient d'un anglais. Surtout qu'elle n'a été accomplie que par d'autres. Le Grand Homme en question n'a fait que mater les français, après tout. Ne regardez plus de ce côté, chers loyaux sujets de Sa Majesté, et tournez les yeux - ainsi que votre indignation, si possible - vers des cas vraiment horribles, c'est-à-dire ceux qui ont OSÉ défendre ces exécrables peuples qui ont fait lâchement obstacle à la glorieuse hégémonie anglo-saxonne.

Anonyme a dit…

On devrait ignorer le sujet parce qu'au fond les indépendantistes ne font ils font ça uniquement pour faire avancer leur cause?

Pourquoi pas plutôt ignorer les ridicules défenseurs de Amherst parce qu'au fond ils sont contre uniquement à cause que les indépendantistes sont pour?

Anonyme a dit…

Bien que cela me semble de la pure perte de temps puisque les vrais problèmes de Montréal ont peu à voir avec ses noms de rues...SI, à la rigueur, nos pauvres élus s'aventurent à refaire l'histoire, voici deux suggestions:
1. On devrait adopter la méthode new-yorkaise: des numéros pour les rues...c'est tellement plus simple anyway !
2. Pour chaque retrait d'un "facho anglo", je propose aussi le retrait d'un "facho franco" (on a aussi nos exemples: les Maurice Duplessis, Lionel Groulx)...à ce petit jeu, les nazionalistes vont se fatiguer bien rapidement !