mercredi 6 mai 2009

Déconstruire un texte de galerie: l'exposition Faux Cadavre [Biennale Off]



Hypothèse Fox : un discours inintelligible, s’il est émis par une source légitime, tendra malgré tout à être accepté comme légitime. Normand Baillargeon, petit cours d’autodéfense intellectuel.


L’Art contemporain jouit d’une immunité face à la critique qu’il est bien souvent difficile de comprendre. Il est très rare de trouver un critique qui ose remettre en question publiquement le travail de ses contemporains ; pire, cette absence de jugement s’accompagne souvent d’une attitude complaisante à l’égard des productions et des textes, et ce, même si ces derniers sont totalement incompréhensibles. Il y a plusieurs raisons à ce phénomène :

-La première est que l’on a souvent peur de nuire au milieu de l’art contemporain. Une critique acerbe qui montrerait qu’une exposition est organisée autour de concepts creux et que ces mêmes concepts ont permis d’aller chercher des subventions provenant de fonds publics pourrait en effet desservir la cause que l’on défend.
-La deuxième raison tient à la taille du réseau qui diffuse l’art contemporain : dans une ville comme Montréal, il est assez petit, quasi familial ; une mauvaise critique pourrait nous faire fâcher avec une tante ou un oncle et nous fermer l’accès à certains centres susceptibles de nous offrir des opportunités d’emploi, d’exposition ou de publication.
-La troisième raison tient au respect sans borne que suscite l’art contemporain et à la magie qui entoure les productions discursives (le discours) sensées présenter et expliquer les expositions. Ces textes ont une telle aura qu’on les considère comme vrai et intelligent avant même d’y avoir jeté un regard critique. Si on ne les comprend pas, cela n’est jamais de la faute de la plume derrière le texte, mais de nous lecteur.

Nous chercherons ici à mettre en évidence l’hypothèse Fox, hypothèse que relate Normand Baillargeon dans son petit cours d’autodéfense intellectuel. Cette hypothèse soutient qu’un discours inintelligible peut très facilement être accepté comme légitime à condition d’être formulé, par une source elle-même légitime. Plus simplement, si vous êtes une sommité ou quelqu’un de respecté dans un certain milieu, vous pouvez écrire n’importe quoi et personne ne s’en rendra compte. Certaines matières – celle où le savoir n’est pas objectivement vérifiable – comme les sciences humaines, le droit, les études littéraires, et la pédagogie constituent des niches où se cachent beaucoup d’intellectuels abusant de l’effet Fox. L’affaire Sokal (du nom du physicien qui a écrit un faux article de sociologie publié dans la prestigieuse dans la prestigieuse revue Social Text) témoigne de cette fragilité inhérente à ces matières.

Néanmoins, il semble que cette faiblesse des sciences humaines ne soit rien face au domaine de la critique d’art contemporain. Pour exemplifier notre propos, nous avons choisi ce texte tiré de l’exposition Faux Cadavres/ Mettre en œuvre qui se tenait à la Galerie Leonard & Bina Ellen de Montréal en mai 2009 » :

« Faux Cadavre est une possession, un interlope, un détournement, un alibi, un intermédiaire, une incorrection, une diversion, un iconoclaste. Cette exposition réunit trois artistes qui posent un regard critique, mais également célébratoire, sur le déchirement de l’identité sous l’effet des pressions politiques, psychologique et sociale. Faisant souvent de l’interférence culturelle dans les arts visuels, le design contraint la culture à se laisser définir par des reformulations systématiques en matière d’utilité et de nouveauté. Par contre, cette imposition résulte également dans la construction d’un espace intermédiaire où les artistes peuvent proposer une enquête critique sur la notion d’utilité en abusant des pressions culturelles qui tentent de définir notre caractère, et ce, pour conjurer, ranimer et produire de nouvelles identités. »

Essayons de décortiquer et comprendre ce qui ressemble fort à la première lecture à du charabia.

1— « Faux Cadavre est une possession, un interlope, un détournement, un alibi, un intermédiaire, une incorrection, une diversion, un iconoclaste ».
La description de L’exposition commence comme de juste par non-définition : on tente de perdre le spectateur curieux dans une litanie indigeste de qualificatifs, une surcharge d’adjectifs et de déterminants. On n’est pas plus avancé, on régresse même ; on régresse notamment dans l’usage du français. En effet, interlope est un adjectif et non un substantif, on parle d’un milieu interlope pour signifier qu’il s’y passe des activités suspectes ou illégales. Iconoclaste aussi est un adjectif, il désigne par extension au sens premier (qui renvoie dans l’histoire de l’art à l’iconoclasme) une attitude néfaste à l’égard des œuvres d’art. Peut-être cette utilisation iconoclaste des mots est-elle voulue, (c’est une diversion nous dit-on…) peut-être le commissaire mêle-t-il écriture de démarche et création littéraire ? Il pourra toujours nous dire qu’il nous avait prévenu : Faux Cadavre est une incorrection (c'est à dire une expression incorrecte)…


2- « Cette exposition réunit trois artistes qui posent un regard critique, mais également célébratoire, sur le déchirement de l’identité sous l’effet des pressions politiques, psychologique et sociale ».
Les artistes que présentent l’exposition ont donc choisit un thème, celui de l’identité, cela est intéressant, en effet, l’identité et le processus d’identification (celui qui fait que l’on devient et que l’on se désigne comme une personne) ont subi de multiples transformations depuis 200 ans, transformations qui se sont accentuées, semble-t-il, depuis une trentaine d’années. Depuis les années soixante en effet, la montée soudaine de l’individualisme a provoqué un brouillage des repères normatifs. Alors que dans la société traditionnelle, les rôles sociaux étaient donnés ou prédéterminés, ils sont aujourd’hui à trouver et à définir par soi-même dans la pratique social. L’individu contemporain est confronté à une injonction sociale très individualiste qui lui répète sans cesse « réalise-toi toi-même », « soit autonome », mais cette autonomie ne se réalise qu’au contact d’une multiplicité d’images et de forme de Soi possible. L’identité moderne n’est donc plus héritée, elle ne provient plus seulement d’un contexte familiale, social et géographique, elle est devenue quelque chose à construire dans un grand marché des valeurs où coexiste une multitude d’images de soi possibles.
Comme on le voit, l’identité est un thème de recherche important dans les sciences sociales (qui utilise elle aussi un jargon) et il pose de multiples questions qu’il est légitime pour l’art d’interroger. Le « déchirement de l’identité » dont parle le commissaire est peut-être une conséquence malheureuse de l’individualisation et de l’autonomisation des conditions. On a vu que le mouvement d’individualisation entrainait, entre autres, une multiplication des orientations identitaires possible pour se forger une image de soi.
On apprend que les artistes ont décidé de porter un regard critique sur cette identité, identité de plus en plus déchirée et mise à l’épreuve par la société contemporaine qui fait peser de plus en plus de pression sur l’individu (pressions politiques, psychologiques et sociales). Pourtant, ce regard n’est pas seulement critique, il est aussi « célébratoire ». Bien que ce mot n’existe pas dans le dictionnaire, on veut bien faire un effort et l’accepter, on l’entendra comme le fait de célébrer quelque chose. Les artistes dénoncent et célèbrent en même temps le déchirement de l’identité : ils ont donc une position paradoxale.
Il y a deux explications à cette position qui ressemble plus à une pose d’artiste qu’à une véritable prise de position intellectuelle :
- D’une part, les productions d’art contemporain s’accompagnent (trop) souvent d’un discours équivoque et ambigu de rigueur qui au lieu d’expliquer un travail cherchent à le rendre obscur. On ne sait jamais trop où on est, mais cela fait partie de l’œuvre et de la démarche. Le but du jeu est plus de perdre le spectateur que de se rendre intelligible, comme si l’intelligibilité et la logique étaient deux choses surannées et vulgaires. Les maitres mots dans les textes de démarche sont désormais: ambigüité, hybridation, confusion, mélange, perte de repères… Pas étonnant ici que l’on célèbre sur les cendres de la dénonciation, il n’y a rien de logique, si ce n’est la logique de l’art contemporain de prôner l’illogisme. Cet illogisme fait toutefois planer un mystère, il laisse sous-entendre que certains initiés assez intelligents sont capables de donner du sens à cette inintelligibilité. Les initiés de l’art contemporain s’auto persuadent de comprendre cette glossolalie, sans se rendre compte que le seul charme qu’il trouve à ce charabia c’est son ésotérisme. Les non-initiés lisent et ne comprennent pas et s’auto persuadent que s’ils n’arrivent pas à trouver du sens, c’est qu’ils sont trop bêtes pour cela.
- Deuxièmement, d’un point de vue philosophique, il de bon ton de célébrer la brisure du sujet en art en référence au subjectivisme antisubjectiviste nietzschéen. Nietzsche, en rupture avec le cogito cartésien, a longtemps dénoncé le fétichisme du sujet, et plus particulièrement du sujet raisonnable, conscience unitaire et indivisible constitutive du sujet éclairé bourgeois. Pour le philosophe, le moi n’est pas un, c’est une création ; « le sujet, c’est la fiction d’après laquelle beaucoup d’états identiques en nous seraient l’effet d’un même substrat ; mais c’est nous qui avons créé l’identité de ces états ». (Schlecta,3,627) Le sujet n’est pas « un », c’est un individu éclaté qui n’aspire plus à la maîtrise de soi ou à l’autonomie. Pour ne pas passer pour des anti nietzschéens (ce qui est mal vu dans le milieu) il faut donc célébrer le déchirement de l’identité; Je est un autre disait Rimbaud.


3- « Faisant souvent de l’interférence culturelle dans les arts visuels, le design contraint la culture à se laisser définir par des reformulations systématiques en matière d’utilité et de nouveauté. »
Notons d’abord que l’emploi du participe présent « Faisant » ne s’imposait pas ici, il rend la phrase lourde et inutilement maniérée. Cette pesanteur est une des caractéristiques du texte de galerie, même s’il lui manque une chose essentielle pour aspirer légitimement à ce titre : son inintelligibilité. Soyez rassuré, cette phrase est indigeste, mais elle est aussi incompréhensible.
La proposition affirme que le design ferait de l’interférence culturelle dans les arts visuels. Qu’est ce que cela signifie ? Comment ? Pourquoi ? À t-on des exemples ? On suggère que tout le monde est déjà au courant, cela semble aller de soi, ce n’est pourtant pas le cas. Le commissaire, en usant de ce concept, utilisé dans les domaines (très spécialisés) de la sociologie, de la didactique et de la linguistique sous-entend-t-il que tout le monde tient pour acquis ce qu’est l’interférence culturelle ?
Si l’on utilise la définition du dictionnaire, on entendra par interférence le fait d’interférer, c’est-à-dire de troubler, déranger ou gêner quelque chose, un projet ou des ambitions. Le design mêlerait donc des formes culturelles dans les arts visuels… Cela ne nous avance pas plus. On s’interroge de plus belle. Le design est-il un agent provocateur ? Vient-il bouleverser, provoquer, interférer dans le monde si tranquille des arts visuels ? Nous ne sommes pas au bout de nos problèmes herméneutiques (Science de la critique et de l’interprétation des textes et).
En effet, car ce design qui interfère symboliquement dans les arts visuels « contraint la culture à se laisser définir par des reformulations systématiques en matière d’utilité et de nouveauté. » Cette phrase ne veut tout simplement rien dire formulée comme telle. Peut-être est-elle mal construite, donnons-lui une chance et tentons d’en isoler la substantielle moelle et de la réécrire en quelque chose de sensé: « le design, comme créateur de nouvelles formes symboliques orientées vers la pratique, influence la culture notamment en l’influençant dans une optique utilitariste. » Cette reformulation reste obscure sans explication complémentaire, qu’est-ce que le commissaire a voulu dire précisément? A-t-il voulu reformuler (ou déformuler ?) le vieil antagonisme entre l’art, qui n’aurait aucune fonction utilitaire (ni décorative…) et le design qui serait déterminé par son simple usage pratique ? Il n’y a pas de mal à ça, mais pourquoi ne pas le dire simplement ? Pourquoi cacher cette petit pensée (ce qui n’est pas déshonorant) dans cette marmelade indigeste et incompréhensible ? Nous ne sommes pourtant pas au bout de nos peines, car l’auteur n’a pas fini sa réflexion, en effet, il apporte une nuance à son propos :

4- « Par contre, cette imposition résulte également dans la construction d’un espace intermédiaire où les artistes peuvent proposer une enquête critique sur la notion d’utilité en abusant des pressions culturelles qui tentent de définir notre caractère, et ce pour conjurer, ranimer et produire de nouvelles identités. »
Il y a ici une autre faute de français qui rend la phrase incorrecte et (encore plus) énigmatique : en français, le verbe résulter s’emploi toujours suivit du déterminant « de ». Une action, une chose résulte de quelque chose d’autre et pas dans quelque chose d’autre. Si l’on essaie toutefois de comprendre, en passant outre cette erreur, on est confronté à l’assertion suivante : l’imposition que le design ferait à la culture d’être seulement utilitaire (ce qui est assez discutable) serait le résultat (on a substitué résulter de à résulter dans) de « la construction d’un espace intermédiaire où les artistes peuvent proposer une enquête critique sur la notion d’utilité ». Plus clairement (si j’ose), la transformation de la culture en chose utilitaire serait le résultat d’une critique par les artistes (dans un espace intermédiaire) de la notion d’utilité. ( ??!?!?!)
Malgré l’énervement qui grandit, on tente dans un ultime effort de redonner une chance à l’auteur, peut-être a-t-il voulu dire que cette imposition d’une pensée utilitaire dans la culture sous l’effet du design, ouvre des espaces « intermédiaires » (mais intermédiaire entre quoi et quoi ?) où les artistes pourraient « proposer une enquête critique sur la notion d’utilité » et ce, « en abusant des pressions culturelles qui tentent de définir notre caractère », dans le but de « conjurer, ranimer et produire de nouvelles identités. » Très bien, mais comment peut on logiquement abuser des pressions culturelles ? Comment peut-on abuser de quelque chose que l’on subit ? Abuser, c’est faire un mauvais usage de quelque chose dont on a l’usufruit ; alors que subir, c’est endurer, contre son gré une épreuve, c’est être passif face à quelque chose dont on n’a pas le contrôle et sur lequel on n’a aucun pouvoir. On subit des pressions culturelles, on peut même subir les abus des pressions culturelles, mais on ne peut en aucun cas abuser des abus que l’on subit.

Et si l’on arrêtait de d’abuser de sa position d’autorité et que l’on se mettait à écrire des textes simples, clairs et compréhensibles ?



Faux Cadavre, Galerie Leonard & Bina Ellen, 5 mai au 13 juin 2009. Commissaire: Robin Simpson avec la collaboration de Maryse Larivière. Produite par la Galerie Leonard & Bina Ellen.

Maryse Larivière nous a écrit pour nous signifier que texte en français était une traduction qui n'a pas été rédigé par Robin Simpson, mais par la galerie. La Galerie nous a fait savoir que cela n'était pas vrai et que le texte aurait bien été rédigé par Robin Simpson.

5 commentaires:

ratsdeville a dit…

1000 fois bravo - votre texte est clair et des plus pertinents, j'avoue que j'en suis pratiquement bouche-bée .. un pur délice

mjack a dit…

J'avoue que j'ai aussi été un peu déçu par le texte accompagnant l'exposition "faux cadavre" qui nous offre une interprétation qui correspondait très peu aux oeuvres que j'ai eu l'occasion de voir. Faut croire que personne parle vraiment français à la Galerie Bina Helen.

Mais faudrait pas généraliser. Plusieurs artistes contemporains font des efforts sérieux pour diffuser et expliquer leur travail, qui après tout est de l'art visuel et non de la littérature...

Quand à "l'immunité face à la critique" de l'art contemporain, faut quand même pas charrier. La grosse majorité du monde trouve malheureusement que les artistes en art contemporain sont des débiles. C'est peut-être pour ça que certains d'entre eux finissent par dire n'importe quoi...

Michèle Thériault a dit…

Je suis un peu perplexe quand je lis que ce texte du commissaire n'a pas été rédigé par le commissaire mais par la Galerie. Le commissaire Robin Simpson est l'auteur des deux textes même si le français est une traduction. La galerie a invité Robin Simpson à réaliser ce projet et le texte est celui qui accompagnait sa proposition. Il l'a révisé quelque peu pour sa présentation au mur. Comme dans toutes nos expositions c'est le ou la commissaire qui assume l'entière responsabilité des textes de présentation qui accompagnent leur exposition.

Anonyme a dit…

mjack c'est vrai ce que vous dites j'ai vu un site testant le QI qui clamait haut et fort que warhol avait un petit 80 de QI.

Bon j'ai adoré l'article, dommage qu'il soit sur un énième blog, de nos jours il n'y a plus rien de marquant, et pourtant votre texte mériterait d'être lu en classe, pour une fois qu'on a du contenu, et une véritable réaction. Moi je pensais que les littéraires étaient tous des cons, ben non, il y en a au moins un qui ne l'est pas. Par contre je ne suis pas familier de nietzsche (je ne sais même pas l'écrire), et en tant qu'apprenti physicien, j'ai du mal à voir le rapport entre le déchirement de l'identité provoquée par les pressions sociales etc, et ce que vous citez de nietzsche, qui semble dire que l'individu existe principalement grâce au regard de cette société, que c'est la convergence de ces regards multiples, définissant de multiples facettes (aspects), qui délimitent les contours fictifs de la personne.(de ce que j'ai compris de votre texte attention hein) Plus exactement j'ai l'impression que l'idée de (votre) nietzsche est de définir l'identité par la société, alors que le propos, si on peut dire, de l'exposition serait au contraire de dénoncer la destruction d'une identité déjà existante par la pression sociale. Les artistes seraient donc au contraire totalement anti nietzcheen. Mais je pense que c'est parce que j'ai mal compris cette partie. Vous m'excuserez je ne suis pas familier de ces concepts. Au final je vous mettrait bien dans mes amis de youtube. Si par malheur vous ayez envie de répondre: kalish@live.fr je ne repasserais surement pas par là, mais c'est un très bon blog.

sulago.net a dit…

merci pour la relecture Fabien!

et ce verre?