mercredi 15 avril 2009

Désir féminin sur ordonnance



Le viagra aura vraissemblablement son équivalent féminin. Bientôt sur le marché pharmacologique, la flibansérine, une molécule supposément capable d'éveiller le désir sexuel féminin le plus enfoui. Présentement testée par tout près de 5000 femmes d'Europe, des États-Unis et du Canada, cette molécule miracle pourrait faire son entrée commerciale d'ici la fin 2009, au grand plaisir de son sponsor officiel, le laboratoire allemand Boehringer Ingelheim. Toutefois, certains spécialistes évoquent la théorie du complot pharmaceutique en affirmant que les grandes corporations de la pharmacopée, motivées par l'appat du gain, développent des produits dont les soulagements ne sont pas associés à de véritables pathologies, en l'occurence le controversé dysfonctionnement sexuel féminin (DSF).

Agissant principalement sur la concentration cérébrale de sérotonine ainsi que sur les récepteurs de dopamine (D4), la flibansérine permettrait à la patiente de ressentir une plus grande part de plaisir et d'excitation lors des relations sexuelles, mais aussi, par extension et dans l'anticipation de cette récompense, faciliterait la venue du désir sexuel en général. D'abord conçue pour traiter la dépression, la flibansérine était vouée à sevrir les départements de psychiatrie, mais c'est finalement par accident qu'elle s'est retrouvée sur les tablettes d'un laboratoire privé, qui souhaite bien s'en servir pour pénétrer dans le marché très lucratif du dysfonctionnement sexuel.

De toutes les tentatives précédemment menées pour trouver un équivalent féminin au viagra, c'est la première fois qu'un laboratoire en arrive à des résultats aussi probants. En effet, la flibansérine se distingue considérablement de tous ses plus proches concurrents (Intrinsa, CP-086, Brémélanotide ou Prostaglandine), qui n'ont pas su franchir la phase 2 d'approbation de la FDA (Food and Drug Administration) à cause, notamment, des effets secondaires plutôt désagréables que leurs solutions pouvaient engendrer (augmentation de la pression sanguine, masculinisation, cancer, etc.).

En regardant de plus près le fonctionnement instinctuel du désir sexuel féminin par neuroimageries, les chercheurs ont dû se rendre à l'évidence qu'il y a bel et bien une corrélation entre l'appareil hormonal féminin et le niveau de satisfaction sexuelle chez la femme. C'est d'ailleurs pourquoi plusieurs cas d'insatisfaction sexuelle ont pu être expliqués chez les femmes venant d'accoucher (baisse ponctuelle et naturelle de la testostérone), mais aussi chez les femmes atteintes du cancer du sein, qui se voient administrées des médicaments anti-hormonaux. La mécanique menant au désir sexuel féminin peut clairement être optimisée physiologiquement par des interventions chimiques et hormonales au coeur même de l'activité neuronale, et la flibansérine permettra sans doute d'optimiser le niveau de satisfaction sexuelle chez tout un crénau de femmes se disant insatisfaites sexuellement.

Toutefois, il apparaît justifié de se questionner sur le fondement social de cette percée pharmacologique. Les firmes de ce secteur ont-elles investi le marché d'un véritable dysfonctionnement sexuel féminin, ou celui des frustrations sexuelles en général, qui peuvent aussi provenir d'origines psychologiques et sociales? Le désir sexuel féminin, en raison de sa plus grande complexité, de sa sensibilité évidente aux facteurs sociaux externes et à la cognition, demeure un appareil qui ne saurait être réduit à une recette pharmacologique, c'est du moins ce que prétend une horde de sexologues thérapeutes, qui voient l'arrivée de la flibansérine comme une solution facile à un mal qui devrait peut-être se gérer de l'autre côté de la pharmacie. Le docteur Michèle Pujos-Gautraud, sexologue à Saint-Emilion (Gironde), reçoit des femmes qui consultent en raison d'une baisse ou d'une absence de désir. «Les causes des problèmes sexuels sont multiples, explique-t-elle, très souvent dus à des difficultés de communication, des mésententes, ou encore une ignorance du fonctionnement de son propre corps ou de celui de son partenaire». Selon cette spécialiste de l'approche psychothérapeutique, la plupart de ces cas se règlent par le billet d'une thérapie. De son côté, le docteur John Bancroft, ancien directeur du réputé Institut Kinsey, suggère même que l'absence ou la diminution d'intérêt sexuel peut représenter pour les femmes une réponse adaptée à des situations difficiles de la vie : état de fatigue, stress, dépression. Est-ce donc dire que la diminution du désir sexuel féminin doit être considéré comme normal et non pathologique?

Bien que l'homme puisse également subir des baisses de libido dû à des facteurs émotifs, le Dysfonctionnement Sexuel Masculin (DSM) peut se circonscrire, pour de nombreux patients, dans une acception purement organique, la plus fréquente étant la faiblesse vasculaire, qui apparaît chez les deux sexes après un certain âge, mais qui n'a de conséquences graves que pour la sexualité de l'homme. Dans ces cas, le DSM n'est pas symptômatique d'aucun facteur externe. Il s'agit d'une pathologie dont le traitmement médical (Viagra) est l'unique et ultime solution. Par conséquent, l'utilisation du Viagra, bien qu'en certaines occasions inutile, pose apparamment moins de problèmes du point de vue éthique car sa nécessité médicale se justifie. Par contre, la question de la nécessité de traiter le dysfonctionnement sexuel féminin se posera toujours car il moins facile, voir même impossible de déterminer, dans la grande majorité des cas traités dans les cabinets de sexologie, une raison purement organique de la diminution du désir.

Sous l'angle des revenus potentiels que la flibansérine pourraient générer, nous connaissons tous la réponse des laboratoires à ce dilemne. En effet, pas moins de 3 milliards de dollars ont été dépensés l'an dernier pour le désormais célèbre Viagra. Il est donc clair que le questionnement éthique ne se fera pas du côté des pharmaceutiques. Pourtant, certains sexologues, plus ouverts à la médication, prétendent déjà que la flibansérine, jumelée à une thérapie, pourra certainement apporter un élément de confiance à des patientes ayant complètement perdu espoir en un regain éventuel de leur désir sexuel. Reste à voir comment la commercialisation de ce produit sera encadrée. À coup sûr, le médicament verra le jour bientôt, mais assiterons-nous à un coup d'éclat marketing similaire à ce dont le Viagra a pu bénéficier ou si, cette fois, la conscience professionnelle amènera des réserves et de la discrétion quant à la mise ne marché de ce produit? L'avenir nous le dira.

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