samedi 7 mars 2009

Le déni et la création de souvenirs

Dans une étude publiée en 1995, les psychologues Elizabeth Loftus et Jacqueline Pickrell ont montré que la mémoire était quelque chose de très vulnérable et de très malléable ; la preuve ? Il était assez facile de créer des souvenirs chez le commun des mortels.

Pour en arriver à ces conclusions, les deux psychologues avaient construit un mode opératoire assez simple : « Chaque participant de l’étude lisait quatre récits rédigés par un membre de sa famille. Ces textes décrivaient des événements présentés comme étant des expériences vécues alors qu’il était âgé de 5 ou 6 ans. L’un des récits, totalement faux, racontait une aventure angoissante au cours de laquelle il s’était perdu, enfant, dans un centre commercial. Recueilli par une vieille dame, il fut ensuite ramené à ses parents. » (Publication du CNRS) Les résultats de l’enquête furent étonnants, en effet 25 % des participants se sont souvenus à tort, et avec plus ou moins de détails, s’être perdus dans le centre commercial.

Dans une deuxième expérience menée quelque temps plus tard, Elizabeth Loftus et Jacqueline Pickrell, se sont aussi « amusées » à recréer le faux souvenir d’une visite à Disneyland à partir d’une fausse publicité où l’on voyait le personnage de Bugs Bunny (qui ne fait pas partie de l’univers Disney). Les conclusions de l’enquête ont montré que près de 30 % des personnes qui ont été exposées à la fausse publicité (avec Bugs Bunny) déclaraient se souvenir d’avoir rencontré Bugs Bunny lors de leur visite à Disneyland.

Anold Wesker

Pour Jacqueline Pickrell "La chose la plus effrayante qui ressort de cette étude c'est qu'elle démontre à quel point il est facile de créer de faux souvenirs ". Le déni d’Arnold Wesker (qui a pris l’affiche hier au Théatre Jean-Duceppe, mise en scène de Martine Beaulne), reprend ce thème intrigant de la création de souvenirs. La pièce raconte l’histoire de Jenny qui, malgré une enfance heureuse, arrive péniblement à la trentaine, elle sent que sa vie est un échec, elle ne se sent plus à la hauteur d’affronter la vie, elle est fatiguée. Alors du jour au lendemain Jenny lâche tout, son mari, elle vend sa maison et tente de trouver des réponses à son mal-être. C’est dans cet état d’esprit qu’elle fait la rencontre de la psychologue Valérie qui l’aide à fouiller dans sa mémoire pour faire ressurgir les causes profondes de ce mal. De séance en séance, Valérie prend l’ascendant psychologique sur sa cliente, et au lieu de l’aider dans son processus introspectif, elle convainc Jenny que son mal serait le résultat d’un inceste qu’elle aurait subit enfant, un inceste qu’elle aurait refoulé faute de pouvoir l’accepter. Le déni. Comme le rappellent les psychologues Elizabeth Loftus et Jacqueline Pickrell "Le fait de créer un faux souvenir est un processus. Quelqu'un disant 'Je sais que ça pourrait être arrivé ' en est à la première étape de la création d'un souvenir. Si vous croyez vraiment avoir eu Bugs Bunny en face de vous, vous avez un souvenir ".
Valse avec Bashir, d’Ari Folman traite aussi du sujet de la perte et de la construction de souvenirs. Tout débute quand un des ami d’Ari (qui met en scène son propre personnage dans le film) l’appelle pour lui parler d’un cauchemar qu’il fait fréquemment depuis quelque temps. Ce cauchemar serait lié aux souvenirs de guerre ; en effet, quand ils avaient 20 ans, Ari et son ami ont participé à l’opération militaire l'opération Paix en Galilée et aux massacres de Sabra et Chatila. Ari n’a pourtant aucun souvenir de ces évènements, sa mémoire les a effacés.

Cette rencontre va pourtant provoquer une réactivation de sa mémoire, le soir même il fait un rêve équivoque : il se voit la nuit, baignant nu avec d’autres militaires dans la baie de Beyrouth, dans le ciel explosent des fusées éclairantes. Mais là encore, Ari ne sait pas si ce souvenir est vrai ou s’il l’a créé de toutes pièces, alors pour tenter de reconstruire son histoire de vie, il décide de partir à la recherche de ses souvenirs en rencontrant plusieurs de ses anciens camarades de combat.

Un des premiers amis que rencontre Ari est psychanalyste, ce dernier lui explique lui aussi que la mémoire est dynamique, elle a une capacité étonnante à "remplir les trous avec des choses qui ne sont jamais arrivées". Pour étayer son propos, cet ami rappelle une expérience psychologique très proche de celle menée par Elizabeth Loftus et Jacqueline Pickrell dans laquelle on avait montré à des cobayes une photo trafiquée les montrant dans un parc d’attractions. Une grande partie des cobayes avait alors reconstitué le souvenir d’une scène qu’ils n’avaient jamais vécue.

Petit à petit, on comprend que la mémoire d’Ari a progressivement effacé de son système les évènements les plus troublants et les plus sanguinaires. Ari était dans le déni par rapport à l’histoire, à son histoire, ce déni était un réflexe auto protecteur inconscient, il n’aurait jamais pu continuer à vivre avec le souvenir aussi douloureux des massacres qu’il avait vu et laissé perpétrer. « Valse avec Bashir » est une histoire sur la mémoire individuelle et collective, sur l’oublie et la création de souvenirs, c’est aussi une thérapie : on part d’une absence de mémoire, d’un état de déni, et l’on entreprend grâce à la parole des autres et des témoins d’une guerre un travail de reconstruction historique et psychologique.


Creating false memories - Elizabeth Loftus -University of Washington
"I Tawt I Taw" A Bunny Wabbit At Disneyland: New Evidence Shows False Memories Can Be Created

Le déni d'Arnold Wesker (mise en scène de Martine Beaulne) au théatre Jean Duceppe Du 4 mars au 11 avril 2009
Valse avec Bashir d'Ari Folman, 2008

2 commentaires:

Hypersky a dit…

C'était le sujet de 60 minutes ce soir à la télé américaine... une femme avait incorrectement identifié son agresseur sexuel du à des faux souvenirs.

Fabien Loszach a dit…

je suis en avance !