jeudi 5 mars 2009

Critiquer l'oeuvre ou la personne?

Il y a une loi de la critique d’art : plus vous connaissez de monde, plus vous avez vos entrées partout, moins vous faites de bonnes critiques. Votre plume peut être extraordinaire, vous laisserez toujours passer au second plan votre gout personnel pour ne pas froisser une « connaissance ». J’aimerais ne pas avoir d’amis pour pouvoir critiquer leur travail, j’aimerais avoir aussi plus de courage. Voici un exemple d’un type de journalisme populaire et courageux, Thierry Ardisson (l’interviewer) rencontre Renaud en 1989, son album Putain de camion qui vient de sortir est un semi-échec, il s’est vendu à tout juste 750 000 exemplaires contre 2 millions pour le précédent Morgane de toi. Ardisson pose les bonnes questions.



Il y a une deuxième chose aussi dans la critique, qui n’est pas une loi, mais plutôt un conseil : il faut, tant que faire se peut, critiquer l’œuvre et pas la personne. Prenons le cas typique, chaque fois que je fais un commentaire sur des considérations esthétiques concernant les mélodies et les textes de Cœur de Pirate (mélodies et textes que je trouve très bons), je me fais rabrouer par des arguments qui jugent la personne (Béatrice Martin). En tant que mécanisme dans le grand rouage du commérage urbain, je pourrais être amusé par les ouï-dire entourant la face privée de Cœur de Pirate ; en tant que critique culturel, je m’en fou un peu et n’attendez pas à ce que je les commente ici.

Espace Musique m’a demandé, il y a quelques mois, d’écrire une sorte de présentation/biographie pour plusieurs artistes en nomination pour un prix quelconque à Radio-Canada. Aujourd’hui il y a un prix pour tout le monde, quoi que vous fassiez vous aurez le votre. Savez-vous par exemple qu’il existe plus de prix de cinéma remis lors de festivals que de films qui sortent par année ? Cela laisse songeur sur la capacité qu’à notre société à congratuler le moindre déchet esthétique. Pour revenir à Espace Musique, voilà ce que j’avais écrit à l’époque sur Cœur de pirate :

« Béatrice Martin est une jeune femme de 18 ans au charme certain et à la voix langoureuse qui a toujours baigné dans la musique. Sa mère pianiste l’initie à 3 ans à ce qui deviendra son instrument fétiche. Après 5 années de conservatoires, Béatrice jeune adolescente est fatiguée par la rigueur qu’impose la pratique assidue de cet instrument exigeant. Elle veut voler de ses propres ailes ; alors quand la formation Bonjour Brumaire l’invite à se joindre à elle comme claviériste, elle fonce tête baissée.

Parallèlement, elle commence à composer ses propres chansons. Printemps 2008, coup de théâtre, elle annonce au groupe qu’elle entend faire une carrière solo. On le devine, elle a tout d’une jeune fille précoce. Exit Bonjour Brumaire, bienvenue Coeur de Pirate. Les premières versions de ses pièces mises en ligne sur Myspace éveillent immédiatement la curiosité avant de provoquer l’admiration. On reconnaît les influences de Coco Rosie et de Fiona Apple. Rien de moins. Elle est précoce, on vous étiez prévenus.

Pressé par le temps que s’impose la jeunesse à elle-même, Béatrice veut enregistrer, l’étiquette Groisse Boite l’invite à se rendre en studio sous la protection de David Brunet (Tricot Machine, Daniel Boucher, etc.) pour enregistrer un album aux textes sincères et aux douces mélodies. Entre temps, on la voit se présenter aux Francofolies accompagnée de Renaud Bastien (Malajube) et de Julie Brunet (Le Husky, Carl-Èric Hudon), ainsi qu’au festival Osheaga.

À l'abordage ! »
Freud verrait surement dans ce « À l’abordage ! » plus qu’une figure de style, peut-être la marque d’une tension issue d'un sentiment de manque, mais je l’emmerde (Freud), parlons du texte. Ce texte est descriptif, on y présente une artiste, on contextualise, on offre quelques éléments biographiques, etc. On retrouve aussi quelques jugements de valeurs « jeune femme au charme certain et à la voix langoureuse », « jeune fille précoce », « provoque l’admiration » et enfin des comparaisons (élogieuses) : Coco Rosie.

Les jugements de valeur sont ici tous positifs, il ne pourrait en être autrement dans une publication sensée faire la promotion de l’artiste. de toute façon le médium importe peu aujourd'hui, si j’avais voulu faire une vraie critique de l’album, dans un magazine culturel quelconque (à part de rares exceptions) par exemple , je n’aurais surement pas pu dire trop de choses négatives non plus . Tous les rédacteurs en chef à qui vous remettrez un texte un peu trop virulent à l’égard d’un artiste vous répondront la même chose : « on publie des choses sur les artistes que l’on aime, si on ne les aime pas on ne les publie tout simplement pas. On n’est pas là pour détruire un artiste, mais pour faire sa promotion. » Pour faire sa promotion ? Non. Pour faire sa promotion l’artiste a son label et des dizaines de stagiaires sous-payés (mais fiers de travailler dans le milieu) qui inondent Facebook et Myspace de spam. Les rédacteurs en chef contemporains ont réinterprété le métier en transformant la critique en un nouveau maillon sur la grande chaine de la promotion des produits culturels.

J’ai pourtant un jugement négatif à faire sur cet album : je ne l’ai pas dans ma bibliothèque, du moins je ne l’ai plus, je l’ai offert parce que je trouve la version démo infiniment meilleure et que l’instrumentation sur ce disque est ordinaire. Je me rappelle l’émotion que j’ai ressentie en écoutant la démo pour la première fois : des mélodies gracieuses, des textes sincères et simples. Je me rappelle la déception quand j’ai reçu l’album masterisé chez moi, le CD n’est rentré qu’une fois dans ma platine.

J’ai eu la chance dernièrement de discuter avec Cœur de Pirate de son album, je lui ai fait part de cette critique. Une amie a avoué à sa place qu’elle aurait aimé une instrumentation plus minimale. Puis Cœur de Pirate s’est reprise et m’a servi le discours habituel, celui que je ne voulais pas entendre « si tu veux que ça marche, il faut une instrumentation, des mélodies sinon ça marche pas. » J’ai tenté un « mais », mais sa position était catégorique. En rentrant chez moi, j’ai réécouté La Maison De Mon Rêve, premier album de Coco Rosie, ça m’a rassuré et ça a fini de me convaincre qu’une instrumentation minimale mêlée de samples opportuns peut au contraire décupler l’effet poétique d'une oeuvre. Ce genre de choix détermine le public que l’on veut avoir en face de soi.




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