lundi 10 novembre 2008

Phénoménologie du chalet de bois rond (Tentative d’épuisement d’un lieu)


Il y a devant la porte un énorme bouleau, je n’en ai jamais vu d’aussi gros. Les fils électriques et la façade de bois que l’on devine de l’autre côté du chemin nous laissent présumer que nous ne sommes pas, comme la carte postale nous l’a promis, seuls et perdus. C’est pourtant ce que nous voulions, car aujourd’hui se perdre est devenu un passe-temps en soi ; « partons, quittons la ville, la civilisation et allons se perdre en forêt ». « Oui, dans un chalet de bois rond et surtout laissons nos cellulaires à la maison. »

Nous avons essayé de tout laisser derrière nous, nous n’amènerons rien que le strict nécessaire. Mais les habitudes de vies emportent avec elles des objets dont la trop intime présence nous fait oublier leur matérialité. Ainsi, tout ce qui a un rapport direct à l’hygiène et à la santé (dentifrice, savon, trousse de premiers secours, Advil…) constitue le premier cercle des choses que l’on n’a même pas pensé à laisser à la maison. Puis viennent les moyens de communication : exit le cellulaire qui souffre d’une mauvaise réputation en voyage, mais oui au laptop et au journal du samedi et du dimanche. Une pile de cd enfin (Beck-modern guilt, Radiohead-in rainbow, Animal collective-strawberry jam, Alexandre Desilets-escalader l’ivresse, etc.). Nous ne nous sommes pas interrogés sur la légitimité de leur présence.

J’attends avec impatience ce pour quoi nous sommes venu jusqu’ici: ressentir quelque chose. J’attends que mon corps parle pour moi, qu’il me dise regarde, sent, hurle, c’est là ! C’est une sensation ! J’oublie qu’ici comme ailleurs c’est souvent nos attentes normatives construites à partir d’images idéales qui vont guider ce qu’on va ressentir. Goûter la douceur du temps et voir l’automne tomber sur le sol humide en un milliard de feuilles, nous étions venu pour ça.

Hier, comme prévu, nous avons essayé de remonter le temps, le lieu s’y prêtait. En arrivant avec la nuit, nous avons allumé la cheminée puis nous avons branché la radio pour écouter le match du Canadien qui affrontait, comme de juste, Toronto. On a voulu revivre une soirée d’hiver du Québec façon années 50, dommage que le Pinot noir et les tapas achetées 8$ la livre dans le supermarché le plus proche aient un peu juré dans le tableau. C’est le rappel du présent : on cherche à se perdre et l’on provoque des anachronismes.

Je m’assois sur le perron, j’attends, un courant d’air frais balais mon visage, l’air semble plus pur à 90 km de Montréal, la vision du lac en face de moi doit faciliter ce ressentir. Nous ne sommes vraiment pas seuls. Un regard panoptique me permet de compter 10 maisons, combien en compterais-je quand je serais au bord de l’eau ? Trente, cent ?

Un gros bruit de cailloux écrasé par la gomme attire mon attention vers le sud, un énorme 4×4 descend la côte au moment même où 15 STEP de Radiohead s’emballe, il soulève derrière lui un nuage de poussière. Je n’arrive toujours pas à éprouver quelque chose, je suis venu chercher une atmosphère, j’en trouve des dizaines. En y pensant un peu, je me dis que les 4×4 ne sont pas que des voitures : ce sont les exosquelettes des hommes qui les conduisent, leurs armures et leurs parures. La dimension utilitaire de l’objet se transforme. Ce n’est pas l’objet – comme le pensaient les théoriciens critiques – qui réifient l’homme, mais les deux qui fusionnent ici pour devenir quelque chose d’autre : l’homme moderne, l’homme 4×4. Cet homme est omniprésent autour du lac, une petite visite au village nous alerte sur l’étendue des dégats, nous sommes peut-être sur le stationnement dominical des 4×4 de Montréal.

Un Seadoo découpe le lac en deux, au même moment, notre voisin enflamme son BBQ avec des allume-feu. Même en campagne le temps peu avoir l’air de s’accélérer. L’épaisse fumée nous gâche la vue, le paysage disparaît et réparait au gré des bourrasques de vent. Des riverains tondent leur gazon, d’autres utilisent des machines pour souffler les feuilles ; on veut vivre au contact de la nature, mais partout on la repousse… dans le bruit.

L’annuaire téléphonique édition 2004 nous rappelle que nous sommes entre St Alphonse de Rodriguez, St Côme, Ste Béatrix, Ste Marcelline-de-kildare. Les 4×4 païens, venus manger du dépaysement et de la tradition ont sûrement oublié à quel point le Québec est une terre chrétienne catholique française ( si l’on expulse comme toujours la question autochtone). On aime revivre le passé, tout en l’évacuant de ses dimensions les plus ennuyantes : la vie en campagne, l’esprit des années 40, le hockey à la radio, mais pour la messe, la rigueur morale et le paternalisme on repassera.

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