mercredi 6 janvier 2010

Petite anthropologie du hipster

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Dans un précédent article intitulé « Hipsters : The Dead end of Western civilization » nous tentions d’expliquer en quoi l’utilisation du terme Hipster était soumise à caution et ne pouvait se limiter à définir un style de sous culture urbaine comme le suggérait le journaliste d’Adbuster.



Il faut remonter à la source du terme « Hipster » pour en comprendre les tenants et les aboutissants ainsi que les ressorts idéologiques et culturels qui ont présidé à l'éclosion du terme. Une des premières théorisations du vocable nous est donnée par Norman Mailer (1923-2007) dans un texte intitulé The white negro , sorte de bréviaire du Hip que le jeune écrivain publia en 1959 en pleine période Beat.



Dans ce court essai, Mailer propose une lecture dichotomique de la société américaine à la lumière d’une opposition entre les « hipsters » (branchés) et les « squares » (caves). Les caves (squares), petits bourgeois blancs proprets et respectueux des valeurs morales, vivent dans une représentation du réel qui les astreint au conformisme, alors que les « hipsters » sont par essence rebelles et tentent de vivre dans la marge. 



Les hips sont des outsiders (comme les nommera 4 ans plus tard le sociologue Howard Becker), ils vivent dans l’insécurité du présent, et cette insécurité est la condition sine qua non de leur créativité. Le principe n’est pas nouveau, il est même caractéristique des idées de la culture artistique tout au long du XXe siècle : la découverte de la nouveauté exige la lutte et la rébellion contre les puissances réactionnaires statiques et institutionnelles, la lutte contre l’ordre et les habitudes. Comme le rappelait J.Habermas, le passé est le symbole de la statique, de la sédimentation des habitudes, de la répétition des gestes alors que la vraie découverte du présent passe par l’acceptation de son effervescence et de sa contingence. Le moteur de la créativité est donc l’insécurité engendrée par la nouveauté qui s’affirme dans le présent et qui oblige les « hipsters » à s’engager perpétuellement dans l’action.



Ce qui est nouveau cependant, c’est que Mailer fait de l’homme noir (the negro) l’incarnation d’un idéal de liberté, de nonchalance et d’hédonisme. Le negro inspire le hipster qui tente d'atteindre cette altérité et de devenir un white negro. Au delà de Mailer, c’est une grande partie de la bohème américaine des sixties qui a idéalisé le personnage romanesque du nègre, en témoigne cette citation de Jack Kerouac « Un soir de Lilas, je marchais, souffrant de tous mes muscles parmi les lumières de la vingt-septième Rue et de Welton, dans le quartier noir de Denver, souhaitant être un nègre, avec le sentiment que ce qu’il y avait de mieux dans le monde blanc ne m’offrait pas assez d’extase, ni assez de vie, de joie, de frénésie, de ténèbres, de musique, pas assez de nuit. » Comme le souligne Dick Hebdige , « la culture et la musique noire fournissait des valeurs anticonformistes qui, dans un contexte nouveau, permettaient de symboliser et de problématiser les contradictions et les tensions propres à la sous culture juvénile [blanche] » aux états unis comme en Angleterre.



Le hipster, explique encore Mailer, partage avec le négro l’insécurité du présent ; comme lui il cherche à vivre de vraies sensations dans un monde pauvre et violent et essaie de renoncer aux plaisirs de l’esprit pour ceux immédiats du corps. « the hipster had absorbed the existentialist synapses of the negro, and for practical purpose could be considered a white negro. » Le hipster partage ce « principe d’insécurité » avec le dandy baudelairien qui refuse par principe l’attachement et la stabilité, valeurs propres au conformisme bourgeois. Le dandy préfère le détachement et la mobilité de la vie bohème, l’aventure et le risque. 



Le hipster écrit encore Mailer est un « existentialiste américain », il a divorcé de la société, rompu avec les racines, exploré les « impératifs rebelles du moi » et accepté l’insécurité « ontologique » : l’insécurité de la découverte de soi, de l’expérience. Ce rapport au temps rappelle Gilles Lipovetsky est aujourd’hui symptomatique de notre réalité. Selon ce dernier, nous vivons dans une époque où l’inquiétude du présent et de notre propre liberté individuelle devient fondamentale. Notre société valorise massivement la vie de l’instant, le carpe diem, au point d’avoir consacré l’attitude hédoniste comme valeur culturelle dominante.



Ce « héros contre-culturel » comme le désigne Mailer (comme il voyait juste !), vit ainsi dans un « présent énorme » qui est sans passé, ni futur, sans mémoire ni planification, ce qui le rend psychopathe, mais cette psychopathie n’est pas un mal, parce qu’elle lui ouvre les frontières de la perception et libère des prisons de l’habitude.



Le hipster possède aussi « le détachement narcissique du philosophe […] Il est un rebelle sans cause, agitateur sans slogan, un révolutionnaire sans programme, sa rébellion lui sert à satisfaire son goût pour lui-même. Toutes ses actions recherchent la satisfaction de ses désirs immédiats. » La morale prônée par N.Mailer est à ce propos particulièrement individualiste et hédoniste, elle se résume à l’adoration infantile et immodérée du présent, encore une fois, on voit à quel point ces thèmes, prophétiques à l'époque, désignent une réalité des branchés urbains. 



La morale du hipster est toute hédoniste et met l'accent sur une esthétique de soi qui se construit dans le flux quotidien, les rencontres, le moment. Il ne sert à rien de savoir si l’homme est bon ou mauvais, puisque ce dernier n’existe que dans l'instant : il est une collection de possibilités, perpétuellement ambivalent et dynamique. La seule morale consiste à ouvrir les limites du possible pour soi et de faire ce que l’on sent quand et où cela est réalisable.



La vie doit être une recherche continuelle du plaisir et notamment du plaisir sexuel. Ces besoins libidinaux sont plus que de simples pulsions, se sont des besoins orgiastiques qui dépassent toujours leur propre manifestation et finissent par attaquer la morale conventionnelle. Le noir fonctionne chez Mailer comme une figure paroxystique du corps désirant et comme une figure exemplaire pour manifester un retour du refoulé corporel dans la société bourgeoise.



L’antirationalisme de Mailer est aussi symptomatique de la récupération des idées de la modernité esthétique par les théoriciens de la contre-culture. La culture artiste, explique le sociologue américain Daniel Bell, s’est en effet construite sur une conception antirationaliste de l’art qui devait être une réponse à la réification du monde par la société industrielle et capitaliste du XIXe siècle. Ainsi, l’antirationalisme mystique et zen des années soixante est un prolongement des idées romantiques et des idées des mouvements artistiques de la première moitié du XXe siècle. 



Dans son histoire de l’art Ernest Gombrich prend la peine de conclure son chapitre consacré au modernisme en rappelant bien que « Kandinsky, Klee et Mondrian étaient des mystiques, qui cherchaient à atteindre derrière le voile des apparences une vérité supérieure. » Dans les années soixante, les expériences artistiques seront réinterprétées à la lumière des problématiques sociales, religieuses et politiques de l’époque. L’antirationalisme artiste et romantique se diluera ainsi dans une mystique zen et un orientalisme approximatif porté entre autres par les acteurs de la Beat Generation. Pour le hippie, le beat, le hip comme pour l’artiste romantique, l’art permettait un contact privilégié avec le courant « chtonique », sous terrain de la vie. À cet égard, il était supérieur à la morale, simple artifice humain et vile construction sociale.

Le Hipster de Mailer est anticonformiste, existentialiste, amoral, hédoniste et porté sur les sensations que son corps lui procure.

À cet égard, on pourrait penser que ses valeurs autrefois marginales sont aujourd’hui devenu la norme : l’hédonisme est une valeur consacrée par la publicité alors que parallèlement le corps ne s’est jamais autant montré ; tout le monde se prétend aussi rebelle à sa manière et anticonformiste. Quel est le sens du mot hipster dans un contexte où toutes les potentialités subversives semblent épuisées ? Son horizon est-il d’être le moteur créatif d’une économie qui met de plus en plus l’accent sur l'esthétisation de la vie quotidienne ?

8 commentaires:

Eric Deschambault a dit…
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.
Anonyme a dit…

Tu vas perdre des lecteurs en publiant des articles aussi intelligent.
Il faut écrire des articles plus "cool" , moins littéraire....

Sara a dit…

j'ai adoré.

Reno! a dit…

Très intéressant! Éclairant.

Marie-Claude a dit…

Édifiant! Merci beaucoup!

Anonyme a dit…

Pertinent. Mais l'artiste n'Est pas nécessairement hip.

RLR a dit…

Je ne crois pas que toutes les potentialités subversives soient épuisées, elles changent de formes, voilà tout.
Peut-être sommes nous témoins de ces subtiles manifestations à notre insu?
Ce qui de nos jours constitue le modèle hipster est, à mon avis, un pâle reflet de ce qui fut à l'époque de Kerouac, une imitation fade. Kérouac n'a-t-il pas opérer une véritable révolution dont nous continuons de nous alimenter en effleurant à peine l'ardeur initiale? Ainsi, peut-être est-il vain de rechercher un rapprochement (bien que la comparaison soit fort intéressante)?
J'ajoute que ce qui alors définissait les rôles et postions sociales étaient découpé par des valeurs beaucoup plus définies qu'aujourd'hui, du moins en ce qui attrait à notre partie du globe.

Quand même quel article!!

William a dit…

Le hipster est un concept assez fascinant du fait qu'il implique toujours un "double-bind", une portion autoréflexive qui peut être perçue comme étant très complexe ET très vaine, en même temps.

La nuance et l'intelligence dans cet article sont remarquables, surtout quand on vient de lire celui d'Adbusters qui tombe facilement dans le mépris.

Je me souviens vaguement d'avoir lu un article qui décrivait une perception semblable des premiers dandies anglais. Et c'est tautologique de dire que les Beats étaient perçus par certains comme des bons à rien (même Malcolm Cowley, qui a "découvert" Kerouac, ne prédisait pas grand-chose pour cette génération).

La culture hipster actuelle a tout de même donné des oeuvres marquantes: je pense à Animal Collective, au cinéma de Spike Jonze, et à l'écriture de Jonathan Safran Foer et Michael Chabon. C'est ultrastylisé, c'est autoréflexif, c'est très pertinent et sérieux, tout en étant vendu au Urban Outfitters...