vendredi 16 février 2007

La vie des autres


Florian Henckel von Donnersmarck, Allemagne, 2007

Il fut un temps, pas si lointain, où Berlin-Est ne rimait pas avec Lofts d’artistes, bohème et branchitude cosmopolite mais plutôt avec surveillance généralisée et bureaucratie pachydermique.

En 1984, Mickhail Gorbatchev n’était pas encore secrétaire générale de l’URSS et la perestroïka ou reconstruction n’était pas vraiment à l’ordre du jour. La Stasi (abréviation de StaatsSicherheit; en français, « Ministère pour la sécurité d'État »), qui comptait presque 300 000 agents, faisait régner une chape de plomb sur le pays et s’immisçait de manière tentaculaire dans la vie de chaque individu.

C’est dans ce contexte que l’on pourrait aisément qualifier « d’un peu lourd …» qu’un des membres de cette police secrète, le très loyal et austère Wiesler, est chargé de surveiller un auteur de théâtre à succès : Georg Dreymann, pourtant considéré par tous comme loyal au régime et non subversif. Dans les régimes ultra répressifs, donc forcement paranoïaques, l’honnêteté est forcement suspecte ; Georg Dreymann est "Trop poli pour être honnête ; Il cache quelque chose ! » La thèse officielle veut que ce dernier soit possiblement un agent subversif du fait de son amitié non dissimulée envers un metteur en scène récemment interdit de travail pour avoir signé une pétition. Cet argument fallacieux cache une vérité bien plus inavouable ; le ministre de la culture veut détruire la carrière de Dreymann pour avoir sa femme Christa, belle actrice plantureuse au charme certain.

Wiesler, spécialiste en espionnage mais aussi roi de l’interrogatoire basé sur la technique du manque de sommeil se met donc en charge du dossier. Cependant, bien qu’il soit totalement dévoué à l’idéal socialiste, il se rend vite compte des agissements suspects de sa hiérarchie. En même temps qu’il se prend d’affection pour ce couple écrasé par le système, il développe une attitude critique qui pourrait se formuler ainsi : qui surveille les surveillants ? Dans une dictature, où les pouvoirs ne sont pas séparés, bien évidemment personne. Alors, quand Dreymann décide d’écrire un article pour un journal d’Allemagne de l’ouest, sur le suicide à l’est, et ce en hommage à son ami scénariste, Wiesler décide de falsifier ses rapports et de le « couvrir » au péril de sa carrière. Cet article, qui aura des répercussions dérangeantes pour les apparachiks du pouvoir, explique comment, dans un pays hautement bureaucratique, qui sait tout, même le nombre de chaussures que vous utilisez par an, la seule valeur non comptabilisée est le taux de suicide.

Ce film est donc l’histoire du grain de sable, de l’élément perturbateur qui vient enrayer le système sans pour autant le faire tomber. C’est aussi l’histoire de la prise de conscience de l’acte fondateur de la démocratie et de la liberté : l’action courageuse et juste. Le sociologue Emile Durkheim en faisait déjà un principe de vie, lui qui disait à ses élèves « soyez tendre et juste » justement.

Ce premier film de Florian Henckel von Donnersmarck ne passera pas inaperçu. Le jeune réalisateur a su accordé un scénario élégant avec une recherche documentaire quasi universitaire (Il a passé quatre années à consulter archives et experts.) Le film est d’un réalisme stupéfiant, il s’accorde avec un traitement des personnages soignés et sans fausse note. La Vie des autres s’inscrit parfaitement dans la production artistique allemande contemporaine, toujours entêtée dans une entreprise politique d’excavation de ses démons. Avec cette œuvre, un gros morceau vient d’être traité.

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