Il y aurait, selon certains observateurs, trop de journalistes sur le terrain en Haïti, ce qui ralentirait le travail des secouristes et des ONG. Cela fait débat, pourtant s’il y a bien un terrain qui est occupé, c’est celui de la charité, par les vedettes du show-business, et c’est ici que ça se passe.
La chose semble entendue, à chaque grande catastrophe humanitaire, outre les levées de fonds menées par les associations caritatives, le monde du show-business se « mobilise » pour organiser une pléthore de spectacles-bénéfices, de mégashows solidaires et humanitaires.
On dirait que les organisateurs de ces grandes messes culturelles sont déjà dans les starting-blocks avant même que les catastrophes aient eu lieu et qu'ils les anticipent comme les animaux anticiperaient les tremblements de terre. Ainsi, quelques heures après l'annonce du tremblement de terre, les gérants de spectacle et les artistes organisaient les premiers préparatifs. Attention, il ne faut pas louper le train de la générosité ; quand il est en marche, il ne s’arrête plus (on l’oublie, c’est différent).
Le catéchisme collectif prend de multiples formes et est extensible à l’infini : spectacles en tous genres, concerts, théâtre, cirque, et bien sûr, comme de juste, la fameuse chanson qui regroupe un pot-pourri de tout de qui se fait de mieux comme bonnes âmes solidaires. À Montréal on pouvait aller se recueillir, cette semaine, au Gesù en compagnie d’Ariane Moffatt pour un spectacle intitulé « L'union fait la force » au profit de l'organisme Médecins sans Frontières. Le lendemain, si vous étiez encore en forme, le festival de l’altruisme se transportait dans votre salon puisque « L'habituelle concurrence des grandes chaînes de télévision et de radio québécoises [faisait cette fois] place à l'entraide, et l’on pouvait regarder sur tous les postes le spectacle “ensemble pour Haïti”, coanimé par France Beaudoin et Luck Mervil.
En France, des chanteurs et acteurs se sont ‘mobilisés’ autour du rappeur oublié Passi, de Charles Aznavour, Anthony Kavanagh et Ophélie Winter (sic) entre autres, pour enregistrer la désormais classique chanson du temps de crise humanitaire. La chanson, musicalement indigeste est à placer à la suite d’une longue série de mièvreries solidaires : en 1985 en pleine crise Éthiopienne, Michael Jackson et Lionel Richie écrivent We are the World, la même année, Renaud et les Chanteurs sans frontières (français, mais vivant parfois en Suisse) interprètent la chanson Éthiopie. Plus près de nous à la même époque la fondation Québec Afrique enregistre les yeux de la faim. Toujours le même leitmotiv : vous tirer les larmes des yeux en ne parlant que des enfants qui souffrent, exit la politique et les vrais responsables de la famine (la junte militaire de Mengistu).
Laurence Haim, correspondante à Washington pour la chaine d’information itélé raconte qu’« on n’a jamais vu autant de journalistes se mettre en scène, et de star se mobiliser pour Haïti», elle cite l’exemple de Jennifer Lopez qui a fait la veille à la télé américaine un téléthon en direct où elle répondait elle-même en direct et en sanglot pour dire sa peine.
Elle n’était pas la seule sur le créneau du téléthon puisque George Clooney Madonna, Steven Spielberg, Julia Roberts, Alicia Keys, Shakira, Bruce Springsteen et Steve Wonder entre autres on aussi organisé le leur. Enfin à Toronto, c’est notre Céline Dion nationale (pourquoi était-elle là-bas plutôt qu’ici ?), James Cameron et Michael J. Fox qui ont uni leur force pour lancer un appel aux Canadiens. (On n’oubliera pas dans les médias d’ici de comparer la générosité réticente des Canadiens et celle sans commune mesure du peuple québécois, plus altruiste et entretenant avec Haïti une relation plus fraternelle…)
Pour Laurence Haim, « c’est comme si les stars d’Hollywood découvraient que depuis des années, voir des siècles Haïti est un des pays les plus pauvres du monde. Cela est « très gênant pour tout observateur indépendant de voir ce mélange de star-système et de vedettes journalistiques se mettre en scène…»
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : la mise en scène de la charité et de la solidarité et de la mise en spectacle du Bien par des artistes vertueux, plein de bons sentiments et de compassion,; des artistes sensés nous sensibiliser du haut de leur humanisme (consubstantiel à leur identité d’artiste, bien sûr). À la manière des féministes qui dans les années 60 criaient « ne me libérez pas, je m’en charge» j’aimerai leur dire « Ne me sensibilisez pas je vous en prie, j’y arrive très bien tout seul.»
« Quand j’étais enfant, raconte Pierre Foglia, le Bien se faisait discrètement. On faisait l'amour à son prochain comme on le faisait à son épouse, sans gymnastique particulière, à la missionnaire si j'ose dire, et surtout sans en parler sur la place publique.» Aujourd’hui, il faut que le bien devienne une fête, qu’il s’affiche et puis il faut de l’émotion, beaucoup d’émotion, à en vomir ; il faut montrer des enfants parce que les enfants incarnent le bien absolu, le « passe-partout intouchable» (Philippe Muray) ; il faut que Céline pleure aussi : Take a Kayak !
Peut-on remettre en doute la bonne foi et la générosité des vedettes du show-business ? Qui oserait le faire publiquement sans craindre le courroux ? À ton le droit de soupçonner l’opportunisme de quelques-uns ? Surement pas, et dans ces moments extrêmement tragiques, le monde médiatique devient si consensuel que le moindre pas de côté vous assure un lynchage.
Pourquoi ? Simplement parce que l’artiste incarne la conscience morale de notre société, c’est le citoyen contestataire et le rebelle solidaire au grand cœur par excellence. Voilà le nouvel évangile médiatique : l’artiste fait le bien, sa mission est juste, et comme dans tout bon évangile, elle n’accepte aucune critique sous peine d’excommunication. Les critiques et les cyniques son les nouveaux hérétiques, ils sont le Mal.
Pourtant, ces galas de bienfaisance sont une bonne publicité pour les vedettes, publicité qui demande peu d’investissement et qui permet une belle rétribution en capital sympathie au près du public et donc en ventes futures… La solidarité est elle un placement sans risque à taux élevé ? Un rêve de financier, une réalité du show-business. Mais attention, le dire publiquement vous coutera votre tête.
Foglia explique qu’en son temps, la guerre à la pauvreté se menait individuellement, dans la retenue et sur le terrain politique, à travers des mesures sociales, une idéologie… Pourquoi personne n’a milité pour un impôt exceptionnel, une taxe solidarité perçu au prorata des capacités de chacun ? À cause de l’urgence de la situation ? Non, mais parce que notre société a déserté le monde de la politique pour le spectaculaire et le médiatique. Imaginez Céline Dion sur TVA en train de montrer que rationnellement, il est plus efficace de collecter l’impôt : exit l’émotion, exit la chanson, exit les larmes… et l’investissement sans risque à taux élevé.
À lire :Pierre Foglia,
Des asperges en novembrePhilippe Muray,
L'empire du bien (éditions Les belles lettres)
Unicef